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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

Böker "Join The Navy": la charentaise

Böker "Join The Navy": la charentaise
En guise d'entracte

Bonjour cher lecteur,

En attendant la maturation du prochain projet des ateliers Kernico, je te propose une bonne vieille critique qui, au risque de te décevoir, ne sera pas caustique pour deux sous car le couteau du jour est une véritable pépite dans son genre.

Ce modèle proposé par Böker, tout droit sorti des ateliers de la maison mère à Solingen, n'est certes pas le compagnon idéal du quotidien citadin mais dispose en revanche d'une incroyable capacité à nous donner justement envie d'y échapper. Telle une invitation à l'aventure, cet outil atypique et difficile à caser dans les catégories traditionnelles (bushcraft? survie? chasse?...) insuffle des images de grand air et d'étendues sauvages à quiconque saisit son imposante poignée et soupèse sa généreuse masse d'acier inoxydable.

Présentation générale

Inutile de revenir sur l'histoire de l'entreprise Böker, couverte en long en large et en travers dans les pages de ce blog (qui n'en est pas à sa première critique d'un couteau de la marque allemande, eu égard à la profusion de modèles issus de leurs usines au sein de ma collection). La simple précision qu'il me semble utile de faire aujourd'hui est que nous parlons bien d'un exemplaire limité à 310 exemplaires numérotés (dixit le service client de l'entreprise contacté lors de la rédaction de cet article) réalisé dans la manufacture historique de l'entreprise et commercialisée sous la marque haut de gamme "Böker Manufaktur Solingen".

Aucun chinois n'a donc été blessé lors du tournage de cet épisode.

Je ne suis pas passé loin de la rupture de stock!

Je ne suis pas passé loin de la rupture de stock!

Dessinée en 2016 par un certain Jesper Voxnaes, alors étoile montante de la coutellerie dont nous avons déjà parlé dans un précédent article et qui est devenu depuis une référence incontournable que les plus grandes marques s'arrachent, ce modèle est avant tout conçu comme un hommage aux couteaux de survie de la marine américaine durant la seconde guerre mondiale.

D'où son nom: "Join The Navy" (aucun lien, donc, avec la chanson des Village People...)

La marque du maître.

La marque du maître.

Mais davantage que la énième réédition d'un modèle règlementaire, à la manière des innombrables copies commémoratives de l'incontournable "Ka-Bar USMC II" (le fameux "couteau de Rambo ™"), Vox prend ici de considérables libertés avec le concept original pour nous proposer un design beaucoup plus trapu et indéniablement empreint de l'identité de son créateur. Les habitués des lignes du Danois reconnaîtront d'ailleurs sa patte caractéristique dès le premier coup d'œil.

Le "JTN", comme l'appellent ses afficionados (ou encore les auteurs de blog fainéants qui en ont marre d'écrire "Join The Navy" en toutes lettres à chaque coin de phrase) est donc -sans surprise- un couteau robuste et fonctionnel, parfaitement adapté à un usage extérieur et pourtant empreint d'une sobre élégance.

Une lame comme on n'en voit pas tous les jours

Inhabituellement courte pour un couteau "outdoor", la lame du JTN surprend par ses proportions atypiques.

C'est pas tous les jours qu'on voit un clip point pratiquement moitié aussi haut que long!

C'est pas tous les jours qu'on voit un clip point pratiquement moitié aussi haut que long!

Caractéristiques techniques
Longueur 106mm
Longueur de coupe 103mm
Hauteur 38mm
Épaisseur 4.2mm
Épaisseur derrière le fil 0.8mm
Angle d'émouture primaire 4.85°
Type d'émouture primaire Plate
Matériau N690
Dureté* 60 HRC

(* données constructeur)

Disons le d'entrée de jeu: cette lame est, à l'heure où j'écris ces lignes, la plus haute de toute ma collection (si l'on fait abstraction de la chose innommable qu'est le United Cutlery "Poseidon"), à égalité avec un vieux couteau de chasse pakistanais moitié plus long.

Combinée à une longueur comparativement très contenue, les proportions qui en résultent sont pour le moins inhabituelles et pourraient être légitimement qualifiées de "déséquilibrées" si le résultat n'était pas, chose étonnante, aussi flatteur pour la rétine.

Ce parti pris fait descendre le fil bas sous la ligne du manche, ce qui permet d'en exploiter toute la longueur, y compris lors d'une coupe contre un support; un peu à la manière d'un couteau de cuisine. Associée à un arrondi généreux, cette géométrie offre une belle surface de travail malgré le caractère relativement compact de la lame.

Si elle n'était pas aussi épaisse, on pourrait presque s'imaginer émincer des oignons avec...

Si elle n'était pas aussi épaisse, on pourrait presque s'imaginer émincer des oignons avec...

Si le choix d'un acier inox n'est pas forcément optimal pour un couteau d'extérieur duquel on est en droit d'attendre une résilience optimale, une épaisseur généreuse de plus de 4mm et l'impressionnante quantité de matière présente sur toute la hauteur de cette lame rassurent l'utilisateur quand au risque de rupture éventuel dans les scénarios les plus courants: c'est une lame avec laquelle je n'hésiterais pas à bâtonner si la nécessité s'en faisait sentir. En outre, la facilité d'entretien et la bonne durée de vie du tranchant procuré par cet alliage qualitatif-à-défaut-d'être-révolutionnaire en font un outil sans prise de tête que l'on peut sans trop de soucis laisser trainer quelques jours dans la boue ou dans son étui humide.

Si la hauteur inhabituelle de cette lame donne à première vue l'illusion que l'émouture est plutôt basse, l'angle de cette dernière n'est pas plus obtus que celui de la plupart des couteaux de poche. Il en résulte un outil qui pénètre raisonnablement bien dans la matière, jusqu'au stade où son épaisseur totale devient inévitablement problématique.

De fait, si son tranchant -étonnamment agressif malgré une grosse quantité de matière derrière le fil- se révèle agréablement efficace lors des coupes superficielles, la souplesse du matériau à séparer va avoir une influence décisive sur les coupes en profondeur: il faudra fendre le bois et lutter contre le carton qui pince les épais flancs de cette lame, tandis que corde et viandes s'accommoderont de son passage tel Moïse fendant la mer rouge.

Côté finitions, Böker nous propose un traitement "stonewashed" davantage enclin à masquer les traces d'usage qu'un polissage satinée et à fortiori miroir, nous encourageant ainsi à ne pas ménager sa création. Tandis que sur son dos, un bosselage accueille le pouce, offrant un appui sûr mais pas douloureux grâce à ses contours arrondis couplés à l'épaisseur généreuse du métal.

Un manche qu'on ne veut plus lâcher

Si on peut débattre sur l'agrément tant visuel que fonctionnel de la lame du JTN, côté manche aucune discussion n'est permise: c'est une véritable charentaise.

Attention, orgasme palmaire imminent!

Attention, orgasme palmaire imminent!

Caractéristiques techniques
Longueur 122mm
Hauteur 30mm
Épaisseur 24mm
Plaquettes Micarta
Montage Plate semelle

 

Vous connaissez les charentaises? Ces chaussons un peu rustiques et souvent moches, mais tellement confortables qu'on ne peut plus les lâcher quand on y a goûté? Et bien le manche du JTN crée lui aussi cette addiction confortabilistique de laquelle on ne veut plus jamais se défaire.

Bien gonflé en son centre, sa forme d'œuf épouse parfaitement le creux de la paume et offre une traction maximale soulignée par le choix d'un micarta particulièrement adapté à cet usage. Pas une seconde on imagine que cet outil puisse nous échapper des mains, mêmes gantées: une garde profonde et un pommeau relativement saillant veillent à prévenir tout glissement longitudinal.

Verrouillé!
Verrouillé!

Verrouillé!

Mieux encore, malgré ces attributs marqués, ses courbes franches mais équilibrées et ses épais chanfreins restent suffisamment neutres pour que l'on puisse multiplier les positions sans éprouver le moindre inconfort.

Pour un peu, on croirait juste que la lame a changé de côté.

Pour un peu, on croirait juste que la lame a changé de côté.

Le chanfrein à la garde offre un bon accès aux flancs de la lame.

Le chanfrein à la garde offre un bon accès aux flancs de la lame.

D'un point de vue esthétique, les rivets creux tout comme les intercalaires en G10 jaune apportent une touche de modernité parfaitement en phase avec les lignes de cet imposant couteau sans en compromettre l'ergonomie d'une quelconque manière.

La petite "touche Vox".

La petite "touche Vox".

Enfin, du point de vue fonctionnel, on remarquera que la plate semelle est saillante au pommeau, ce qui permet d'utiliser cette partie du manche pour taper sur un bout de bois ou briser une vitre sans risque de casse pour la lame.

Un port mitigé

Pour emporter partout avec soi ce lourd et confortable morceau de métal, Böker nous propose un étui en cuir un poil décevant en comparaison de la qualité du couteau qu'il accompagne. D'un aspect tout à fait quelconque (et que l'on pourrait même décemment qualifier de "moche", à moins de faire preuve de mauvaise foi)...

Franchement, j'ai déjà vu plus sexy.

Franchement, j'ai déjà vu plus sexy.

...il ne lésine toutefois pas sur les aspects pratiques en proposant: un maintient réversible (ce qui permet de porter le couteau aussi bien à gauche qu'à droite); une pochette à bouton pression susceptible d'accueillir une (toute) petite pierre à affûter, un briquet ou encore un allume-feu; et enfin un système de scratch plutôt robuste doublé d'une paire de boutons pression permettant de défaire le passant et de retirer l'étui de sa ceinture sans avoir à déboucler cette dernière.

Il y en a pour tous les goûts.
Il y en a pour tous les goûts.

Il y en a pour tous les goûts.

On apprécie ce détail à sa juste valeur.

On apprécie ce détail à sa juste valeur.

Et vu la longueur et l'épaisseur de cuir mis en œuvre, aucun risque qu'il ne se détache accidentellement.

Et vu la longueur et l'épaisseur de cuir mis en œuvre, aucun risque qu'il ne se détache accidentellement.

En revanche, difficile de ne pas regretter l'impossibilité de porter cet étui de façon horizontale.

Cette situation est d'autant plus regrettable que la conception et la souplesse de l'étui laissent le couteau se balancer et frapper contre la cuisse du malheureux qui aurait l'audace de forcer le pas. Une simple sangle passée autour de la cuisse permettrait pourtant d'éviter ce genre de désagrément.

D'un point de vue purement mondain, il est entendu qu'un tel objet ne trouve pas sa place en société. Quelles que soient ses modalités de transport et ses ornements, il est illusoire de croire que ce couteau puisse être le bienvenu aux réceptions de l'ambassadeur. Ce n'est qu'en forêt (ou à la limite lors d'une réunion d'amateurs) que l'on pourra sortir cet outil en toute quiétude.

Un investissement réaliste

Proposé lors de sa sortie en 2016 au prix public de 220€, le JTN n'a pas à rougir de son tarif face à la concurrence.

Bien que doté d'une conception a priori simple (plate semelle, plaquettes rivetées) et réalisé dans des matériaux qualitatifs sans non plus être exceptionnels, la quantité de travail requise pour obtenir un résultat aussi précis et équilibré (on pense notamment aux volumes idéalement répartis de ce manche de dingue) justifie selon moi le franchissement de la barrière des 200€. D'autant qu'à 310 exemplaires, on imagine difficilement comment ses coûts de production auraient pu être réduits par les méthodes de production en masse.

Un soin manifeste est apporté à chaque détail, les ajustements sont impeccables. Rien ne baille, tout est bien aligné. L'affûtage d'origine était irréprochable. La réalisation de ce modèle a tous les atouts pour faire la fierté de Böker Manufaktur.

A titre comparatif, on trouve chez la concurrence et dans cette gamme tarifaire (190€-250€) de nombreux modèles à plate semelle de taille comparable -voir inférieure- réalisés dans des nuances d'acier "carbone" moins coûteux à acheter, usiner et traiter; auxquels sont associées des plaquettes simples (sans intercalaire donc) en G10; et réalisés en de bien plus grosses séries. S'agissant ici d'une édition limitée, on aurait pu s'attendre de la part du constructeur à ce qu'il joue sur l'aspect "collector" pour faire gonfler la facture, ce qui n'est vraisemblablement pas le cas.

Quand à savoir si la dépense de cette somme revêt un aspect justifié, la principale question à se poser est de savoir si l'aventurier citadin que je suis a un quelconque besoin d'un tel outil. Question à laquelle la réponse est évidemment négative. A défaut d'être justifié, l'investissement est donc réaliste en ce sens que, pour un collectionneur, les qualités tout comme le caractère d'exception de cette pièce contrebalancent sans diffiulté sa valeur pécunière.

Une conclusion positive

Non, je n'ai pas l'usage de ce couteau, en tout cas pas dans un avenir proche au sein duquel l'effondrement de la civilisation n'est pas encore d'actualité. J'aurais néanmoins bien du mal à m'en séparer tant j'apprécie ses qualités.

C'est un couteau sur lequel je suis heureux d'avoir pu mettre la main et dont, tu l'auras compris, j'ai bien du mal à la retirer. Le fameux effet charentaise...

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