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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

Bestech "Texel": l'inattendu

Bestech "Texel": l'inattendu
Ni Hao

Salut, cher lecteur.

Comme le suggère avec beaucoup de subtilité le titre de ce chapitre, notre étape du jour nous emmène en Chine, à la rencontre de l'une de ces nombreuse marques émergentes qui donnent du fil à retordre à la concurrence industrielle occidentale... et à juste titre.

Car après avoir sous-traité les commandes européennes et américaines pendant quelques temps et acquis tout le savoir-faire nécessaire pour assurer une production de qualité, de nombreux acteurs asiatiques majeurs ont fait leur coming-out au cours de la dernière décennie en inondant littéralement le marché occidental de productions à la fois abordables et qualitatives.

Entre Ruike (2006), Kizer (2103), Reate (2014), We Knife/CIVIVI (2016/2018), Bestech (2017), QSP (2017) ou encore CRJB/artisan Cutlery (2019), pour ne citer que les plus notoires, le terme "chinoiserie" a soudain pris un tout nouveau sens et la production de mauvaises contrefaçons semble ne plus être l'unique talent du géant rouge.

Fondée en 2017, Bestech argumente sa légitimité par une expérience de plus de 10 ans en tant que sous-traitant. Visant le créneau des couteaux d'usage quotidien milieu de gamme à prix cassés, son catalogue multiplie les propositions sur la base d'une plateforme assez standard (frame/liner lock et acier D2) mais en faisant varier les designs et les déclinaisons de matériaux et de couleurs. Une stratégie qui semble payante dans un contexte toujours plus "fashionisé" où chaque acheteur veut paradoxalement que son couteau de série soit unique.

Si cette ultra-standardisation tend à s'estomper avec les années et avec l'arrivée au catalogue de modèles équipés de mécanismes et faits d'alliages plus "tendance", le Texel incarne au contraire ce qui se fait de plus classique chez le constructeur chinois et nous permet en ce sens de bien mesurer le degré de maîtrise de Bestech sur son domaine de prédilection: le mètre-étalon de son savoir faire, en quelque sorte.

Présentation générale

Ironiquement, le modèle qui représente au mieux (à mon sens) la capacité de production du constructeur chinois est sorti de l'imagination d'un designer américain.

Adam Purvis, puisque c'est son nom, propose d'ailleurs le Texel au sein de sa propre collection de modèles sur mesure. Coutelier à temps partiel depuis 2016, pompier le reste du temps (comme un certain Rick Hinderer, soit dit en passant), il a ainsi nommé son design en référence à une variété de moutons issue des pays-bas. L'observateur attentif que tu es aura en effet certainement remarqué que la lame de ce couteau possède un profil dit "pied de mouton".

Mis a disposition de l'industriel chinois, le design américain a donc été produit en masse pour le plus grand bonheur des amateurs n'ayant pas les moyens de se faire importer un modèle "custom" des États-Unis. Paru dans le catalogue Bestech de 2020, j'ai immédiatement craqué pour la combinaison, jusqu'alors inédite dans ma collection, d'un flipper et d'un pied de mouton tous deux en parfait accord avec mes goûts.

Or, depuis deux ans qu'il est dans ma collection, ce couteau a pas mal d'heures de vol en ma compagnie, du fait d'avoir été mon compagnon à de nombreuses occasions et de faire toujours parti de la liste des candidats à la rotation quotidienne; exploit remarquable s'il en est, compte tenu de la prolifération incontrôlée d'alternatives toujours plus concurrentielles (et déloyales, dès lors qu'il s'agit des modèles de mon propre cru).

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas estimé nécessaire de lui imposer la période de probation habituelle avant de commencer à écrire cet article. Nous sommes en terrain connu.

Une lame bien ficelée

Outre le biais esthétique évident dont bénéficie cette lame à mon égard (et que les habitués de ce blog me pardonneront), cette lame s'avère parfaitement fonctionnelle pour la plupart des tâches du quotidien.

Pied de mouton, quand tu nous tiens...

Pied de mouton, quand tu nous tiens...

Caractéristiques techniques
Longueur 82mm
Longueur de coupe 79mm
Hauteur 24.5mm
Épaisseur 3.2mm
Épaisseur derrière le fil 0.6mm
Angle d'émouture primaire 4.13°
Type d'émouture primaire Plate
Matériau D2
Dureté* 59 HRC

(* Données constructeur)

Interprétation moderne et élancée du pied de mouton, ce profil bénéficie d'une excellente longueur de coupe associée à un arrondi régulier qui lui procure une bonne polyvalence et place la pointe de la lame pratiquement dans l'axe du manche.

Là où le pied de mouton "traditionnel", tel qu'on le retrouve sur un modèle type "London" offre un fil rectiligne (ou presque) et une pointe alignée avec le bas du manche (voire situé en dessous de ce dernier)...

Le "pied de mouton" dans son expression la plus traditionnelle.

Le "pied de mouton" dans son expression la plus traditionnelle.

...la courbure et l'angle adopté par le fil du Texel place son profil à la croisée des mondes: quelques coups de lime suffiraient à en redessiner le dos pour faire ressembler cette lame à un drop point modifié façon Kershaw Dividend. Or, comme ce n'est généralement pas la forme du dos d'une lame qui détermine en premier son comportement à la coupe, le Texel partage bon nombre de ses qualités avec le modèle précédemment cité.

Grâce à une pointe basse et relativement tendue, cette lame offre d'excellentes prestations en situation de coupe contre plan, type "cutter" ou encore lorsqu'il s'agit d'[ouvrir un colis/éventrer un sac de graines] d'un seul geste. Elle se comporte également bien lors de l'usage alimentaire voir même culinaire, bien que le flipper constitue un obstacle qui empêche d'exploiter toute la longueur de la lame lorsque l'on tente de faire rouler son fil sur une planche à découper.

C'est le souci avec quasiment tous les flippers conventionnels.

C'est le souci avec quasiment tous les flippers conventionnels.

Grâce à une pointe acérée et presque dans l'axe du pivot, cette lame se comporte également de façon satisfaisante lorsqu'il s'agit de percer, même si elle n'est évidemment pas optimisée pour ce type de geste et ne constitue en aucun cas un argument susceptible de rendre le modèle "tactique".

D'une épaisseur raisonnable derrière le fil, l'émouture est exécutée avec précision et son angle permet une bonne progression dans la matière pour une lame dont l'épaisseur est tout à fait standard dans la catégorie des couteaux de poche.

Si je pouvais faire des lignes aussi précises avec mon backstand...

Si je pouvais faire des lignes aussi précises avec mon backstand...

En outre, s'il est plus délicat à rendre rasoir qu'un acier à la granulométrie plus fine, le D2 s'entretient néanmoins relativement facilement et conserve bien son tranchant à l'usage. Ce n'est pas un hasard si autant de constructeurs chinois misent sur cette valeur sûre à l'excellent rapport qualité-prix.

Du côté des marquages, Bestech fait dans la sobriété avec son logo apposé sur le flanc droit, lequel est réduit à peau de chagrin par l'association d'une émouture haute et d'une contre émouture significative...

Il n'aurait pas fallu que leur logo soit plus gros!

Il n'aurait pas fallu que leur logo soit plus gros!

...Tandis que du côté gauche, le logo du designer est apposé sur l'émouture et la nuance d'acier discrètement mentionnée juste en dessous du guillochage destinée à accueillir le pouce de l'utilisateur.

Comment pourrait-on leur reprocher d'honorer le designer?

Comment pourrait-on leur reprocher d'honorer le designer?

Il n'y a pas grande chose d'autre à dire sur cette pièce dotée d'un bel équilibre autant fonctionnel qu'esthétique, si ce n'est qu'elle présente une entablure plutôt originale puisque formant clairement un plan incliné le long de la transition entre le fil et le casse goutte.

Un manche qui fait le taf

Sans grande fantaisie, le manche du Texel affiche avant tout des ambitions purement fonctionnelles soutenues par un dessin relativement neutre et une exécution sans défaut.

C'est sûr qu'on a vu plus folichon, mais il ne démérite pas pour autant.

C'est sûr qu'on a vu plus folichon, mais il ne démérite pas pour autant.

Caractéristiques techniques
Longueur 109mm
Hauteur 27mm
Épaisseur 14mm
Platines Acier inox
Plaquettes G10
Entretoise G10

Assez long pour accueillir quatre doigts, assez épais pour remplir la paume lorsqu'on le serre au creux du poing, cette poignée offre une bonne prise en main dans une grande variété de scénarios. La dépression aménagée entre le flipper proéminent et l'arête saillante des platines pour accueillir l'index impose en revanche une position bien déterminée, sans quoi le confort n'est pas toujours au rendez-vous.

Sortir de ce sentier battu, c'est prendre des risques.

Sortir de ce sentier battu, c'est prendre des risques.

On apprécie en revanche la texture réalisée sur le G10, lisse sur les chanfreine mais strié sur les flancs, qui procure une bonne adhérence sans se révéler pour autant abrasive envers les mains ou les rebords de poche qui croisent sa route.

Prenez-en de la graine, les SOG Vulcan, Hogue X5 et autres Benchmade Griptillian a.k.a. "les destructeurs de couture"!

Prenez-en de la graine, les SOG Vulcan, Hogue X5 et autres Benchmade Griptillian a.k.a. "les destructeurs de couture"!

Esthétiquement, en plus de finitions irréprochables, le manche bénéficie côté exposition d'une vis de charnière au dessin exclusivement réservé à la marque (et faisant heureusement face à un torx classique), tandis que le reste de la quincaillerie se veut minimaliste avec seulement une paire de vis au pommeau.

J'ai déjà vu plus chargé.

J'ai déjà vu plus chargé.

Pour toute fantaisie, une entretoise rouge servant également de passe-lanière dépasse du pommeau volontairement échancré. Sans constituer une source d'inconfort, ce choix n'apporte à mon sens pas grand chose.

Ouais, ok...

Ouais, ok...

Le clip de poche, en revanche, est tristement convenu, limite moche, même si son profil bas lui permet de ne pas compromettre le confort du manche de façon significative.

Allez les gars, on se lâche un peu quoi!

Allez les gars, on se lâche un peu quoi!

Il est intéressant de noter que, dans un but louable d'alléger un objet par ailleurs relativement lourd, les platines ont été évidées. Si ce détail ne saute pas aux yeux dès le premier regard, il illustre en revanche le soin apporté à la réalisation de ce couteau.

Faut le chercher pour le voir ce détail là.

Faut le chercher pour le voir ce détail là.

Dans une optique de réduction de coûts, on aurait légitimement pu s'attendre à ce que Bestech fasse l'impasse sur ce genre de petites attentions. Il n'en est rien et on apprécie à sa juste valeur cette effort fait au bénéfice du poids global du couteau.

Une articulation surprenante

Honnêtement, je ne savais pas trop à quoi m'attendre en appuyant sur le tenon d'un "flipper à cinquante balles": des expériences mitigées en compagnie de modèles pourtant plus onéreux m'avaient fait réaliser à quel point il était aisé de passer à côté de la perfection que peut incarner un ZT0562ti ou de l'agrément assisté d'un Cryo.

Plusieurs modèles "à flipper" de ma collection (et on parle de couteaux dont le prix est compris entre 100 et 250€) s'ouvrent poussivement, pour se verrouiller dans un "clic" à peine audible, et je n'en attendais guère plus du couteau chinois.

C'est à ce moment là que j'ai pris la plus grosse claque coutelière de l'année 2020.

La détente résiste fort au début. Et pour cause, la bille située à l'extrémité du liner lock s'engage dans un véritable trou noir.

Pour un peu on s'attend à voir au travers.

Pour un peu on s'attend à voir au travers.

Mais une fois la pression suffisante exercée, la lame se libère et pivote avec fluidité sur ses roulements à billes, jusqu'à ce que le ressort du mécanisme de verrouillage s'engage en un "CLAC" sonore. Il est *possible* de foirer l'ouverture du couteau, mais franchement il faut vraiment le faire exprès. Et lorsque cela se produit, un léger coup de poignet suffit de toutes façons à terminer le mouvement.

Face au constat que des marques à la réputation centenaire (oui Böker, c'est vers toi que je me tourne) sont capables d'échouer à procurer un tel agrément nonobstant un budget autrement plus conséquent, je n'ai pu qu'être estomaqué par la qualité d'assemblage et d'ajustement de ce mécanisme pas-si-trivial-qu'il-n'y-parait.

Une fois le couteau déplié, le liner lock s'engage complètement et maintient fermement la lame...

Là aussi, c'est parfaitement ajusté.

Là aussi, c'est parfaitement ajusté.

...Tout en étant agréable à libérer grâce à une découpe intelligente des plaquettes.

Un détail qui compte.

Un détail qui compte.

En outre, comme avec la plupart des couteaux à flipper, le tenon d'ouverture mitige également le risque de se couper le doigt lors de la fermeture en créant un point d'arrêt obligatoire lorsqu'il entre en contact avec l'ongle du pouce venu libérer le ressort.

Comme ça, pas de mauvaise surprise.

Comme ça, pas de mauvaise surprise.

A défaut d'être original, cette combinaison flipper/liner est en tout cas parfaitement exécutée, agréable à utiliser, et pourrait même servir d'exemple à bien des constructeurs occidentaux.

Un port tout à fait quelconque

Malgré les efforts consentis par Bestech pour alléger les platines, le Texel n'est pas à proprement parler un couteau poids plume. Avec ses 100 grammes tout rond, il se place dans la moyenne haute des couteaux de poche et se laisse même menacer par certains modèles à châssis métallique tel que le Spydiechef (108g).

En outre, bien que ses formes soient globalement assez neutres, la présence d'un flipper proéminent suffit à gêner la main lorsque celle-ci tente de partir à l'exploration du fond de la poche.

Le clip de poche n'est pas non plus à l'honneur puisqu'en plus d'être franchement limite d'un point de vue esthétique, il n'est ni ambidextre, ni réversible, ni profond. Le propriétaire du Texel est donc condamné à un port droitier, pointe en haut (ce qui ne me pose personnellement pas de problème) et particulièrement saillant (là par contre...).

J'aurais franchement apprécié un peu plus de discrétion.

J'aurais franchement apprécié un peu plus de discrétion.

En définitive, la seule chose qui sauve vraiment ce couteau, c'est la texture de ses plaquettes en G10 qui scotche littéralement le manche au rebord de la poche, sans pour autant en détériorer les coutures lorsqu'on l'en retire.

Du point de vue de l'acceptabilité sociale, puisqu'il faut aussi aborder ce point: flipper et lame à la fois longue et pointue (même si c'est un "genre de pied de mouton") n'ont jamais fait bon ménage auprès des collègues profanes. A dégainer avec parcimonie donc.

Un rapport qualité/prix qui claque

Tu l'auras compris, la plus grosse gifle que met le Texel à la coutellerie industrielle occidentale, ce ne sont pas ses qualités esthétiques, mécaniques, ni même son irréprochable qualité de réalisation. C'est le fait que tous ces atouts soient réunis dans un couteau dont le prix était à peine 60€ lors de sa sortie, et qui n'a cessé de baisser depuis.

A ce tarif, il n'y a objectivement rien que l'on puisse reprocher à ce couteau, pas même ses matériaux. La mécanique est ajustée à la perfection, la lame parfaitement centrée, il n'y a pas le moindre jeu dans la charnière et pourtant elle glisse comme un cygne vierge sur un lac au clair de lune. On sent clairement toute la compétence acquise par le constructeur chinois au cours de sa décennie de sous-traitance.

Alors évidemment la différence de prix avec les modèles occidentaux s'explique au moins en partie par le coût du travail en chine... Mais cela n'empêche pas de remettre en perspective quelques certitudes quand au "bon" prix d'un couteau et de secouer certains acteurs historiques dont la qualité de production laisse parfois à désirer.

Une conclusion enthousiaste

Tu l'auras compris, j'ai été conquis par le Texel, même s'il n'est évidemment pas exempt de défauts, et au travers de ce modèle par la représentation que je me suis forgé de la marque Bestech. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas hésité à ajouter récemment à mon panier un autre modèle issu de leur collection 2022, doté cette fois d'un mécanisme de verrouillage emprunté à l'axis lock de benchmade.

L'avenir dira donc si j'ai eu raison de renouveler ma confiance en la marque chinoise, mais pour l'instant je n'hésite pas à la recommander à mon entourage.

La réalisation de ma prochaine production personnelle avance doucement, il est encore trop tôt pour dire si ce sera l'objet de mon prochain article ou si une nouvelle critique viendra s'intercaler dans le planning. Quoi qu'il en soit, je te souhaite une bonne journée et espère de revoir bientôt.

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