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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

Böker Magnum "Outdoor cuisine III": l'erreur de casting

Böker Magnum "Outdoor cuisine III": l'erreur de casting
Hey, long time no see!

Veuille pardonner, cher lecteur, cet anglicisme dont le blog n'est pas coutumier, mais c'est quand même vrai que ça fait un petit moment que nous ne nous étions pas fréquentés par écran interposé! Je pourrais m'en excuser mais je n'en ferai rien car après tout je fais bien ce que je veux du peu de temps libre que les semaines passées m'ont laissé, entre la préparation de mon futur déménagement, mes obligations professionnelles et associatives, ou encore ma vie de famille.

Et si je n'ai pas renié pour autant ma passion coutelière, les rares créneaux que j'ai pu dégager par-ci, par-là, ont été passés à l'atelier plutôt que derrière le clavier. C'est ainsi que j'ai pu réaliser pour l'anniversaire de mon épouse (et dans les délais impartis) une réplique du KN3 intégralement émoulue au backstand dans une barre de 14C28N...

Je crois qu'elle aime encore plus la pochette que le couteau...

Je crois qu'elle aime encore plus la pochette que le couteau...

...et initier un copain venu fabriquer un gros santoku dans ce même matériau à cet art subtil qu'est la sculpture au backstand.

C'est le métier qui rentre!

C'est le métier qui rentre!

Or, pendant que je délègue à cet ami le bon soin de rédiger l'article relatif à sa séance de travaux pratiques, le moment semble opportun pour redonner vie à ce blog au travers d'une critique bien épicée.

Introduction

Inutile de présenter la marque Böker, déjà largement documentée dans les pages de ce site et sur le reste de la toile. Il convient toutefois dans le contexte de cet article de rappeler que celle-ci se décline en un très large spectre de gammes allant du semi-industriel de luxe réalisé en Allemagne (Böker Manufaktur/Solingen), à la chinoiserie bas de gamme conçue et assemblée chez des sous traitants asiatiques (Böker magnum).

Or, comme le suggère le titre de cet article, c'est à l'une des ces chinoiseries bas de gamme que nous allons nous intéresser aujourd'hui; et plus particulièrement à un modèle vraisemblablement conçu avec la meilleure intention du monde: celle de proposer un couteau de cuisine pliant destiné à être utilisé en extérieur et/ou lors d'un déplacement.

Or, l'exercice est atypique, et d'aucuns oseraient même dire "périlleux". Si de grandes marques épaulées par des designers de génie parviennent à relever ce défi avec brio, force est de constater que de nombreuses tentatives en matière de "cuisine pliant" se sont soldées dans le passé par de cuisants échecs. Et ce n'est hélas pas ce "Outdoor cuisine III" sorti dans les années 2000 qui contribuera à inverser la tendance.

Successeur présumé du "Outdoor cuisine" dont la piste semble s'être refroidie depuis des lustres, et de l'oubliable "Outdoor cuisine II" dont on peut encore trouver quelques illustrations en fouillant dans les recoins poussiéreux de la toile...

Et donc là, ils ont osé foutre un ergot de pouce sur un couteau de cuisine. Si, si...

Et donc là, ils ont osé foutre un ergot de pouce sur un couteau de cuisine. Si, si...

...le "Outdoor cuisine III" affiche jusque dans sa dénomination des ambitions à la fois culinaires et sauvages. Ambitions qu'il tente de satisfaire en adoptant une formule simpl(ist)e: prendre un couteau de cuisine et lui arranger une articulation pour le rendre pliant. Et quand je dis "arranger", j'insiste bien sur le fait qu'un mec a du pousser très fort pour faire rentrer des carrés dans des ronds au lieu d'essayer de repenser le concept à sa base. Ce couteau n'est en effet qu'une accumulation agonisante de compromis désastreux que vient achever une réalisation à la hauteur de la ligne budgétaire "Magnum".

Mais trèves de blabla, il est temps de passer à l'habituelle analyse en cinq points.

Une lame trop courte... entre autres

Dotée d'un profil qui ne manque pas de charme, cette lame pèche en revanche par bien des aspects dont une géométrie inadaptée n'est pas le pire.

Moi perso, je m'étais laissé séduire... Rapport a pied de mouton.

Moi perso, je m'étais laissé séduire... Rapport a pied de mouton.

Caractéristiques techniques
Longueur 122mm
Longueur de coupe 108mm
Hauteur 30mm
Épaisseur 1.6mm
Épaisseur derrière le fil 0.8mm
Angle d'émouture primaire 0.81°
Type d'émouture primaire Plate
Matériau 440A
Dureté* 57 HRC

(* Données constructeur)

Ma toute première remarque concerne la dureté de l'acier utilisé pour cette lame, dont je doute que mon exemplaire ait été réellement traité à 57HRC. Il est en effet relativement difficile de lui procurer un tranchant véritablement mordant, et ce dernier ne tient guère plus d'une poignée de coupes. Si cet alliage, utilisé sur la quasi-intégralité de la gamme "Magnum", présente l'avantage d'être remarquablement résistant à la corrosion, sa principale qualité au regard du budget visé est avant tout d'être peu onéreux.

Or, sans aller jusqu'à verser dans le snobisme métallurgique et prétendre que le 440A est impropre à l'usage coutelier, il est difficile de dire qu'il constitue la quintessence recherchée par les amateurs éclairés. S'il répond aux besoins basiques de la majorité des profanes, il est surpassé dans tous les domaines par pratiquement n'importe quel alliage un tant soit peu qualitatif.

Et puisqu'il est question de domaines dans lesquels le 440A de mon exemplaire est surpassé par la concurrence, je ne peux m'empêcher de penser à la rigidité. Sa lame est certes plutôt fine avec son millimètre et demi d'épaisseur, mais je ne m'attendais pas à ce qu'on puisse en plier sans effort l'extrémité de plus d'un centimètre.

Sans transpirer...

Sans transpirer...

Cette lame obtient, grâce à sa géométrie variable, de toutes nouvelles capacités, telle que celle de sortir spontanément de la matière organique dans laquelle on essaie de couper une tranche et de venir à la rencontre du doigt que l'on pensait pourtant éloigné de sa course. Vous l'aurez compris, je ne suis pas fan.

En outre, cette géométrie, même lorsqu'elle n'est pas variable, est loin d'être idéale. Avec un fil relativement tendu, peu enclin à "rouler" sur le plan de travail, on s'attend habituellement à ce que ce dernier soit situé plus bas que la ligne du manche, afin de pouvoir en exploiter toute la longueur sur une planche à découper sans pour autant s'écraser les doigts. Sauf que non, contraint par la nécessité de rentrer dans un manche à la conception plus que sommaire, celui-ci est quasiment aligné avec ce dernier et sa base est pratiquement inexploitable.

A moins bien sûr de tenir le manche sans utiliser ses doigts.

A moins bien sûr de tenir le manche sans utiliser ses doigts.

L'orifice destiné à l'ouverture, également, s'il présente l'avantage indéniable de ne pas handicaper la progression de la lame dans la matière comme le ferait un ergot de pouce, s'avère en pratique un formidable accumulateur de débris organiques qu'il n'est pas toujours aisé de nettoyer. Or, au regard des dimensions et de la destination de ce couteau, on est en droit de s'interroger sur la pertinence d'un mécanisme d'ouverture à une main.

Car oui, c'est un grand couteau de poche. Du genre qu'on déplie à deux mains et qu'on prend son temps pour ranger. Et pourtant cette lame reste trop petite, obligée par la contrainte de pouvoir se loger intégralement dans le manche, pour être véritablement exploitable. A titre d'exemple, impossible de couper des quartiers dans un melon sans coller du jus plein la charnière, ou encore plus simplement de débiter une tranche de brioche sans s'y reprendre à deux fois.

Pourtant, elle avait de quoi plaire sur le papier, avec son émouture à moins de 1°, qui laisse imaginer que l'on pourra progresser dans la matière sans rencontrer de résistance significative. Hélas, avec presque 1mm d'acier derrière le tranchant et un apex pas vraiment fin, elle ne se comporte pas mieux que n'importe quel couteau de poche.

Un manche trop long... entre autres

On pourrait penser qu'il est difficile de se rater sur un manche sans fantaisie à l'assemblage sommaire. C'est pourtant l'exploit réalisé par la ou les personnes à l'origine de ce forfait.

Attention, finitions de haut vol!

Attention, finitions de haut vol!

Caractéristiques techniques
Longueur 138mm
Hauteur 28mm
Épaisseur 20mm
Platines Acier inox
Liner* Acier inox
Plaquettes Bois de rose
Mitres Acier inox

Commençons par l'astérisque... Ce couteau possède bel et bien un liner indépendant des platines. En d'autres termes: au lieu d'être découpé dans les platines elles-mêmes, le ressort du mécanisme de verrouillage est réalisé dans une plaque d'acier inox supplémentaire, laquelle porte au nombre de trois les couches métalliques qui forment de manche!

Parce qu'il y a des gens, et ben qu'ils ne savent pas qu'on peut faire mieux avec moins.

Parce qu'il y a des gens, et ben qu'ils ne savent pas qu'on peut faire mieux avec moins.

Il en résulte un assemblage inutilement épais, en plus d'être gravement asymétrique, et dont la longueur (imposée par la contrainte de devoir y loger une lame repliéee) s'avère franchement gênante pour un usage culinaire.

C'est bien simple: avec ses 14cm de manche, on peut pratiquement tenir ce couteau à deux mains! Or, lorsque l'on place sa main au plus près de la lame pour opérer des coupes aussi précises que le permet la flexibilité ostentatoire de cette dernière, c'est un pommeau exagérément saillant qui devient une entrave aux mouvements en venant appuyer avec insistance sur l'avant-bras. Un vrai régal d'ergonomie.

C'est peut être pour ça que les couteaux de chef n'ont pas un manche de 15cm...

C'est peut être pour ça que les couteaux de chef n'ont pas un manche de 15cm...

En plus de ces dimensions inadaptées, l'heureux propriétaire de cette pièce de collection bénéficie en outre d'un confort tout relatif imputable à la section carrée du manche, pas franchement agréable sur la durée, d'une part; et d'un liner lock rendu saillant par une découpe inexplicablement symétrique des platines et affublé d'une dentelure à l'utilité incertaine si ce n'est pour blesser les doigts de l'utilisateur.

Mais pourquoi?!
Mais pourquoi?!

Mais pourquoi?!

Nous voilà donc bel et bien en face d'un bon gros ratage ergonomique comme on n'en voit pas tous les quatre matins et qui interroge une fois de plus sur les intentions sadiques du designer.

Le tout pèse évidemment le poids d'un âne mort (en même temps, avec 3 platines...), est extrêmement mal équilibré grâce à un centre de gravité situé pratiquement au milieu du manche (pas vraiment idéal pour un couteau de cuisine) et est aussi bien fini qu'on est en droit de l'attendre d'une chinoiserie low-cost: Plaquettes mal ajustées, bois fendu, faux départ de perçage, chanfrein accidentel, platines saillantes, visserie pas folichonne.

Au millimètre près... ou loin.

Au millimètre près... ou loin.

"Patron? Pour le trou, je crois que je l'ai pas fait au bon endroit..." "C'est pas grave mec, fais-en un autre à côté, ils n'y verront que tu feu".

"Patron? Pour le trou, je crois que je l'ai pas fait au bon endroit..." "C'est pas grave mec, fais-en un autre à côté, ils n'y verront que tu feu".

Ça, c'est cadeau pour les doigts imprudents.

Ça, c'est cadeau pour les doigts imprudents.

Bref, un assemblage qui respire la qualité bien de chez nous et dont le choix de matériaux (bois de rose) interroge dans un contexte supposément "outdoor" au sein duquel l'humidité semble être l'une des principales contraintes à gérer, comme le suggère par ailleurs le choix d'alliages inoxydables.

Une articulation coupable

Lorsque l'on constate la somme des compromis maladroits qui ont été mis en œuvre pour rendre possible le fait d'articuler ce couteau "de cuisine" (lame trop courte, manche trop long, platine excédentaire, liner à la dentelure criminelle...), on pourrait naïvement s'attendre à ce que la susdite articulation soit a minima correctement réalisée.

Mais rassure-toi, cher lecteur, il n'en est rien.

La charnière pour commencer, équipée de deux épaisses rondelles de bronze phosphoreux "pour la friction", est justement si épaisse que la lame -comparativement fine- se balade littéralement dans sa gouttière. En ajoutant à cela la souplesse indécente de la susdite lame, on se retrouve avec un assemblage qui bringuebale tellement que la moindre pression est suffisante pour faire toquer bruyamment les émoutures contre les platines.

Sans forcer...
Sans forcer...

Sans forcer...

Mais cela n'est rien en comparaison du comportement de l'ensemble à l'ouverture comme à la fermeture.

En position fermée, pour commencer, une butée de fermeture mal positionnée empêche la lame de rentrer convenablement dans sa gouttière et laisse celle-ci saillir de façon inquiétante...

Pourtant, il restait de la place là dedans...

Pourtant, il restait de la place là dedans...

...tandis qu'une bille de détente à la fois trop petite et insuffisamment compressée autorise la lame à pivoter sans résistance sur plusieurs degrés, au point que la seule gravité suffit à en déloger la pointe.

Et là, on se sent en totale sécurité!

Et là, on se sent en totale sécurité!

Non seulement cette lame se déplie sans le moindre effort, mais elle le fait régulièrement sans qu'on le lui demande. Au regard de cette facilité d'ouverture, que l'on peut aussi bien opérer d'une simple secousse qu'en saisissant le dos incroyablement saillant de la lame entre le pouce et l'index, on est en droit de s'interroger sur la présence d'un orifice d'ouverture à une main.

Maladroitement positionné, il rend l'ouverture de la lame d'autant plus laborieuse que l'absence de chanfrein le long de ses arêtes transforme toute pression excessive en punition douloureuse. En outre, au regard de l'absence de modalité de transport adaptée à une utilisation "sur le pouce" (ce qui serait surprenant vu la taille et le poids du bousin), on se demande dans quelles circonstances un utilisateur serait amené à s'infliger l'ouverture de ce couteau à une seule main.

En contrepartie, on voit très bien toutes les emmerdes qu'un tel orifice cause dans un contexte culinaire: accumulation de résidus et difficulté d'entretien en tête.

Une fois ouvert, le bilan n'est pas beaucoup plus flatteur: à moins de forcer sur la charnière, ce que j'ai très rapidement pris l'habitude de faire, le liner-lock ne s'engage au mieux que de façon très superficielle, au pire pas du tout, et la lame n'est retenue que par l'opération du saint esprit.

Pourtant, nous sommes bien calés sur la butée d'ouverture là.

Pourtant, nous sommes bien calés sur la butée d'ouverture là.

Il en résulte des modalités d'utilisation d'autant plus périlleuses que la charnière est véritablement fluide et que rien ne retient la lame une fois le verrouillage accidentellement libéré. Et en parlant de libération accidentelle du liner lock, il n'est pas non plus exclu (lorsqu'un utilisateur averti aura pris soin de faire bien claquer la lame pour engager correctement le mécanisme de verrouillage) qu'une pression maladroite de l'index sur la languette inutilement saillante -et douloureuse- ne se charge d'émanciper la lame.

En ajoutant à l'ensemble de ces défauts de conception le fait que la charnière est par essence le point faible d'un couteau destiné à baigner dans le jus de bouffe, on en arrive à la conclusion inéluctable que, pour la popote au bivouac, n'importe quel couteau fixe avec un simple étui à glisser au fond du sac se révélera en définitive un compagnon plus agréable.

Un port... juste pas

Non, le fait de se replier ne suffit pas à transformer le "Outdoor cuisine III" en couteau de poche. Ses dimensions superfétatoires et son poids excessif (173g) lui interdisent de facto l'accès à la poche de n'importe quelle personne saine d'esprit.

Et l'absence de clip, comme celle d'un étui, ne font rien pour prouver le contraire. Tout au plus pourra-t-on observer un passe lanière au cul du manche. Et bien que l'utilité de ce dernier soit incertaine (sans déconner, une lanière sur un couteau de cuisine?), son emplacement particulièrement mal choisi ne permettrait de toutes façons pas à la lame de rentrer convenablement dans la gouttière si la butée de fermeture n'était pas déjà si mal placée. L'impression que me donne ce rivet creux est d'avoir simplement été placé là "pour faire comme les autres", mais sans avoir pour autant la moindre idée de son utilité supposée.

Quand au facteur d'acceptabilité sociale... En fait je me fous complètement de ce que les gens pourront penser de cette chose, parce que je ne vois pas de scénario dans lequel il serait pertinent d'emporter ce truc avec soi et encore moins de l'exposer en public.

Un rapport qualité-prix discutable

On pourrait se dire au premier abord "bon, 30€, c'est pas non plus la fin du monde hein..."

Mais je ne peux te laisser aller à une telle conclusion, cher lecteur: au regard de la qualité du truc, ça me semble quand même 30€ de trop. Parce que oui, il faudra débourser un peu plus de deux fois et demi le prix d'un Mora Pro (ou d'un Opinel n°8, pour rester dans les pliants) pour espérer pouvoir mettre la main sur cette merveille.

Or, les deux modèles sus cités sont à tous égards mieux finis et plus pratiques que le "Outdoor Cuisine III", y compris sur son domaine de prédilection qu'est la préparation alimentaire. Il faudrait donc véritablement être de mauvaise foi pour préférer cette production approximative à un couteau moins onéreux et de meilleur qualité.

A ce titre, et même si "30€, ça n'est pas si méchant", je ne peux que classer le couteau du jour dans la catégorie des production qui donnent tout leur sens au terme "chinoiserie".

Un bilan sans concession

L'intention était louable mais l'exécution n'est pas à la hauteur des attentes. Le Böker Magnum Outdoor Cuisine III, en plus d'être affublé d'un nom inutilement long et pénible à écrire, fait partie de ces tentatives qui démontrent que le couteau de cuisine pliant est décidément un terrain miné dont seuls savent se sortir les designers les plus talentueux.

Et pour les autres... Ben... Une autre fois peut être?

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