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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

United Cutlery "Poseidon": la drogue, c'est mal!

United Cutlery "Poseidon": la drogue, c'est mal!
Une fois n'est pas coutume

Cher lecteur bonjour.

Aujourd'hui, je te propose de reprendre ensemble notre petit tour du monde des créations coutelières avec une étape "pas piquée des hannetons", si je peux me permettre une telle familiarité.

Jusqu'à présent, nous nous étions contentés de partir à la découverte de modèles plutôt conventionnels. Des véritables pépites aux délectables ratages en passant par quelques modèles à l'indéniable valeur historique, nous avons découvert ensemble une modeste variété de créations brossant toutes les gammes de prix. Mais quelles qu'aient été leurs originalités respectives, chacun de ces couteaux pouvait néanmoins aisément être identifié en tant que tel, et leur heureux propriétaire n'avait pas à se creuser la tête pour se demander de quel côté le tenir...

Mais aujourd'hui, les choses vont changer!

Direction les États-Unis, et plus précisément l'état de Taiwan, à la découverte de "United Cutlery". Administrativement basée en Amérique, l'entreprise concentre en effet toutes ses capacités de production sur l'île asiatique. S'il est difficile de retracer avec précision l'histoire de la marque, on sait néanmoins qu'elle est sortie de l'ombre grâce à sa collaboration avec Gil Hibben, designer de renom qui se rendit mondialement célèbre en dessinant, à la demande de l'acteur Sylvester Stallone, le couteau du personnage incarné par ce dernier dans le film "Rambo III".

Un modèle qui a marqué les esprits.

Un modèle qui a marqué les esprits.

A la suite de cette première réalisation, le coutelier et l'industriel américano-asiatique se sont en effet associés pour produire en série le modèle utilisé par Stallone et le vendre à ses fans tout autour du monde. Le succès est immédiat. L'entreprise venait de trouver son créneau de prédilection: la fabrication de répliques d'armes de films à succès.

Après s'être rapproché de Jimmy Lile (le créateur des couteaux de Rambo I et II), pour obtenir les droits d'utilisation de ses designs et couvrir l'ensemble de la trilogie; United Cutlery intègre Kit Rae à son équipe en tant que lead designer. Le coutelier canadien, également connu pour ses collaborations cinématographiques (Buffy contre les vampires, Les chroniques de Riddick, Star Trek...), contribue au succès de l'entreprise grâce à ses designs "fantasy" et "science-fiction".

Depuis qu'elle sévit sur ce créneau, la marque n'a cessé d'étoffer son catalogue. Que cela soit par le biais de nouvelles collaborations avec Gil Hibben (qui depuis travailla notamment sur des films tels que "Spawn", "Mortal Kombat", "Tueurs nés", "Babylon 5" ou, plus récemment, la série "Expendables"), par l'acquisition de droits de reproduction sur d'autres licences cinématographiques telles que "Le seigneur des anneaux", "Le hobbit" ou plus récemment "Dune" (2021), ou encore grâce à des créations originales allant du modèle d'exposition au couteau utilitaire.

Si la qualité des productions de United Cutlery fait l'unanimité au sein de la communauté des amateurs de coutellerie... ...ou plus précisément l'absence de la susdite qualité; les fanas de films d'action et de science fiction se délectent en revanche chaque année des nouvelles créations de la marque, toujours plus perchées dans le délire gothique, tactique ou galactique.

Vous auriez la même, mais avec un peu plus de pointes?

Vous auriez la même, mais avec un peu plus de pointes?

C'est en l'occurrence sur l'une de ces créations "fantasy", dont on doit la paternité à Kit Rae himself, que nous allons nous pencher aujourd'hui.

Présentation générale

Le couteau du jour, puisqu'il s'agit d'un blog sur les couteaux et non sur les épées à deux mains, les masses de guerre ou encore les marteaux-lance de survie tactique en environnement urbain zombifié (si, si, United Cutlery fabrique AUSSI ce genre d'horreur...), a été imaginé en 2000 et nommé par son créateur "Poséidon", en référence au dieu grec des océans.

Ce fils de Chronos, frère de Zeus et Hadès que l'on appelle parfois "le tridentiger" (on se demande bien pourquoi), est en effet universellement connu pour brandir son fidèle... couteau (!) grâce auquel il contrôle les océans. Un modèle très reconnaissable à son manche vraiment très allongé et sa lame munie de trois pointes.

CQFD

CQFD

Et si la franchise "DC comics" a tenté de nous la faire à l'envers en renommant abusivement ce couteau "trident" et en le dotant de cinq dents au lieu de trois (parce que "tri" = "cinq", c'est bien connu)...

Le soit-disant "trident" qu'Aquaman aurait reçu de Poséidon... Tu flaires l'arnaque?

Le soit-disant "trident" qu'Aquaman aurait reçu de Poséidon... Tu flaires l'arnaque?

...personne n'est dupe: Poséidon = couteau.

Mais face à ces malhonnêtes et récurrentes tentatives d'enduire le public d'erreur, il n'est pas surprenant de constater la confusion qui règne autour de la représentation du couteau de Poséidon dans l'imaginaire collectif. Au point même que des créateurs aussi renommés que Kit Rae puissent tomber dans le panneau et engendrer des créations aussi dramatiquement infidèle au concept originel:

Une lame ornée d'une seule pointe, un manche à peine plus long que la largeur d'une paume de main... Mais où va le monde ma brave dame?!

Une lame ornée d'une seule pointe, un manche à peine plus long que la largeur d'une paume de main... Mais où va le monde ma brave dame?!

Face à cette bérézina culturelle, il est légitime de se demander où le créateur est aller chercher un concept aussi délirant. Parce que, sans aller jusqu'à ressembler au Laguiole de mon grand-père, ce "Poséidon" se rapproche quand même davantage du modèle aveyronnais que de l'arme Atlante.

Mais comme toujours, le diable se cache dans les détails, car c'est grâce aux (très) subtiles différences qui distinguent cette création d'une production thiernoise que l'on peut apprécier tout le génie du créateur et comprendre les multiples références qu'il fait au monde sous-marin.

Une lame subaquatique

Grâce à son profil d'aileron de requin et son acier inoxydable, la lame du Poséidon se prête à merveille aux exercices subaquatiques.

Son domaine d'utilisation de prédilection: servir de dérive à une planche de surf gothique...

Son domaine d'utilisation de prédilection: servir de dérive à une planche de surf gothique...

Caractéristiques techniques
Longueur 230mm
Longueur de coupe 185mm
Hauteur 40mm
Épaisseur 5mm
Épaisseur derrière le fil 0.8mm
Angle d'émouture primaire 5.21°
Type d'émouture primaire Creuse
Matériau 420J2
Dureté* 50 HRC

(* Données aciériste)

Véritable calvaire à affûter, autant à cause de son fil très fortement concave, de l'importante quantité de matière derrière le susdit fil, que de son acier à la limite du fer doux, cette lame résiste en revanche parfaitement à la corrosion. Ces attributs lui permettent d'habiller avec élégance la carène d'une planche de surf tout en ne constituant qu'un danger relatif pour les baigneurs alentours.

En ce qui concerne l'éventualité de couper des choses en revanche, un utilisateur raisonnable lui préférera un outil plus adapté. On a en effet du mal à imaginer un quelconque scenario dans lequel l'heureux possesseur de cet objet se dirait "Bon sang mais c'est bien sûr! Le Poséidon est exactement l'outil dont j'ai besoin!"... A part peut-être pour sacrifier une vierge au dieu du mauvais goût, devant un parterre de fanatiques encagoulés... Et à condition de commencer par assommer cette dernière avec le manche parce qu'il va falloir du temps, de la patience et du calme avant de réussir à lui faire une entaille dans le bide avec un tranchant pareil.

On ne peut donc raisonnablement considérer cette pièce de métal qu'avec une approche purement décorative. A cette fin, on ne peut contester d'indéniables efforts de la part de son créateur: un profil original et ne manquant pas d'audace, une émouture creuse et délicatement satinée... Du côté droit, son flanc est orné d'une gravure qui n'est pas sans évoquer les gribouillis erratiques d'un chimpanzé sous ecstasy.

Quiconque prononce cette incantation à voix haute libère un Kraken et fait couler un innocent navire marchand.

Quiconque prononce cette incantation à voix haute libère un Kraken et fait couler un innocent navire marchand.

Tandis que du côté gauche, le constructeur a fièrement apposé sa marque, l'identification du modèle (UC1231), la mention "Stainless" que les amateurs de métallurgie savent apprécier à sa juste valeur, et le copyright du design, grâce auquel j'ai pu dater cette acquisition.

Au moins ça a le mérite d'être exhaustif...

Au moins ça a le mérite d'être exhaustif...

Dans l'ensemble, donc, nous sommes face à une réalisation... homogène, et qui prépare parfaitement l'observateur à ce qui est sur le point de lui arriver.

Un manche... un manche?

Après s'être délecté des courbes originales (je n'ai pas trouvé plus flatteur) de la lame, l'œil non averti termine invariablement son périple sur ce qui sert de manche à ce couteau. C'est en général le moment "da fuk?!" de la visite.

Mais... pourquoi?

Mais... pourquoi?

Caractéristiques techniques
Longueur 240mm
Hauteur 53mm
Épaisseur 26mm
Matériau Aluminium moulé
Montage Miraculeux

Indéniablement inspiré de quelque créature marine tentaculaire et pustuleuse (comme Poséidon, en fait... ou pas), cette pièce de métal réalisée par moulage -what else?- est une pure merveille d'hérésie ergonomique.

Alors qu'il est impossible de présumer du miracle par lequel il est solidaire de la lame, ce manche n'y va pas par quatre chemins avec la main de son propriétaire: tandis que l'index se glisse dans l'anneau qui lui est réservé, le pouce trouve un appui presque supportable sur la profonde encoche réalisée sur le dos du manche. Et c'est à partir de là que les choses se gâtent...

Attention, ça va faire mal... à la main!

Attention, ça va faire mal... à la main!

Pendant que le majeur et ses suivants trouvent leur place sur une "queue" métallique trop haut et trop étroite pour constituer un appui confortable, la paume de la main vient littéralement se planter sur les cinq épines qui sertissent le "dos" de la bête.

Gothique ET sado-maso!

Gothique ET sado-maso!

Alors que de nombreux designers relèvent le pari de faire beau et confortable à la fois, Kit Rae réalise le double exploit de dessiner un manche aussi douloureux à l'usage que son esthétique est discutable.

Car si le Poséidon s'impose, de par son absence d'aspects pratiques autant qu'en raison de ses matériaux, comme un objet d'ornement uniquement, il faut quand même avoir un sacré biais esthétique pour apprécier le visuel organique, tentaculaire, presque visqueux même, de son manche. Alors de là à l'exposer sur le linteau de sa cheminée...

Un port, juste pas

Pourtant, le Poséidon est livré avec tous les accessoires requis pour en faire la pièce maîtresse d'un salon art-déco, à savoir un support de présentation en véritable peau de kraken contreplaquée habillée de subtils reflets mordorés.

Qui n'a pas rêvé de ce type de déco au dessus de sa tête d'ours empaillée?

Qui n'a pas rêvé de ce type de déco au dessus de sa tête d'ours empaillée?

Pour ce qui est du port au quotidien en revanche, pour ceux qui ne se laisseraient rebuter ni par son manque d'aspects pratiques ni par son esthétique discutable, les presque 400g du Poséidon se laissent littéralement oublier dans la remorque où vous aurez également rangé votre enclume, vos haltères et vos sacs de sable. On ne regrettera en outre pas l'absence notable de tout étui ou artifice de transport assimilable dans la mesure où il est peu probable que l'on puisse se couper avec le "tranchant" de cette lame.

Plus sérieusement, l'idée même de sortir de chez soi avec ce truc à ses côtés relève quand même vachement du délire psychotique. Une personne saine d'esprit n'envisagerait pas cette éventualité une seule seconde.

Un rapport qualité/prix pas si déconnant

Oui, l'objet ne revêt aucune qualité pratique. Oui ses matériaux sont loin d'être nobles (et l'acier de sa lame, en particulier, ne devrait pas avoir sa place en coutellerie)... Mais en dépit de ces défauts, on ne peut pas dire que l'acquéreur du Poséidon n'en ait pas pour son argent.

Vendu à peine plus de 50€ dans les années 2000, nous ne sommes pas loin du prix au poids de la somme des matériaux qui le composent. Or, des outils et de la main d'œuvre ont été nécessaire pour transformer les susdits matériaux en cette... chose. Indépendamment de l'appréciation subjective que l'on peut porter sur le résultat, on ne peut nier que ce dernier a été obtenu à l'issue d'un processus ayant demandé de la planification et une certaine application.

Quiconque a donc passé le cap psychologique nécessaire à l'acquisition de cet objet ne pourra donc pas de se plaindre de son tarif.

Un bilan sans équivoque

Et là, je sens déjà venir la question que tout le monde se pose: "Et donc, toi, tu as dépensé 50€ pour acquérir cette... chose?"

Parce que, manifestement, c'était pas pour tailler les haies...

Parce que, manifestement, c'était pas pour tailler les haies...

Alors déjà, je tiens à préciser que j'étais jeune, et probablement aussi un peu bourré le jour où j'ai craqué sur ce truc. Et que l'unique raison pour laquelle je ne m'en suis pas encore débarrassé, c'est parce qu'il est pour moi une source perpétuelle d'inspiration et d'émerveillement quant à ce que la véritable coutellerie est capable de créer, un peu à la manière dont un amateur de cinéma garde toujours précieusement quelques nanars sous le coude pour se rappeler à quel point les vrais films sont bons.

On a vite fait d'oublier ce qui est normal quand on se frotte régulièrement à l'exceptionnel et le Poséidon permet de recalibrer périodiquement les curseurs. Il suffit de le sortir du placard où je le cache honteusement pour me rappeler à quel point j'aime les autres modèles de ma collection.

Et si ce genre de design complètement barré -qui répond certainement aux attentes d'un certain public- peut faire un peu peur au quidam moyen, il illustre avant tout et à la perfection les raisons pour lesquelles LA DROGUE, C'EST MAL!

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L
Salut, Merci vraiment pour les éclats de rire !! Superbe crique pour un sommet de l'esthétique en coutellerie ! Quel style ! (l'auteur) et quel style ! (le couteau).<br /> Bravo pour les aveux honteux à la fin, touchant !<br /> Cordialement,
Répondre
U
C'était un plaisir. À la prochaine !