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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

Kerlapso "El Forge": le rapport de stage

Kerlapso "El Forge": le rapport de stage
Un accueil chaleureux

Alors voilà: après m'être inscrit sur ce forum d'amateurs de couteaux que je fréquente depuis environ deux mois, je suis tombé sur un type avec qui l'alchimie a tout de suite fonctionné. Quelques échanges virtuels plus tard, me voilà en route pour son repaire, cordialement invité à venir partager quelques libations, causer couteau et échanger conseils et astuces avec un petit groupe d'amateurs réunis pour l'occasion.

Pour être tout à fait honnête, je ne savais pas trop à quoi m'attendre en répondant à cette invitation. Ma femme, spécialiste mondialement renommée dans l'élaboration de scenarios catastrophe, avait d'ailleurs imaginé une multitude de façons dont un rendez-vous chez des inconnus équipés de couteaux pouvait mal tourner. De mon côté, sans être particulièrement inquiet sur le déroulement du weekend, je concède volontiers ne pas avoir imaginé pouvoir être accueilli avec autant de simplicité et de générosité, moi, un parfait inconnu.

Je suis le premier arrivé. M'attendant sur le pas de sa porte, celui dont je protègerai l'anonymat dans cet article en utilisant son pseudonyme virtuel "El Lapsa" me met tout de suite à l'aise, m'offre une boisson chaude et me propose de visiter sa forge. Nous avions au préalable échangé sur la possibilité de me faire tâter de l'enclume, proposition que j'étais plus qu'heureux d'accepter!

Ni une, ni deux, me voilà debout devant la forge à regarder mon formateur improvisé préparer une belle flambée, et faire chauffer de l'eau au passage pour la boisson... Quand je dis que l'accueil était chaleureux, c'était aussi au sens propre car il fait vraiment bon à côté d'une forge en chauffe.

Parce que ça serait dommage de laisser toutes ces bonnes calories se perdre.

Parce que ça serait dommage de laisser toutes ces bonnes calories se perdre.

Et comme nous avons encore un peu de temps devant nous avant l'arrivée des autres convives, il est temps de se mettre sérieusement au travail.

C'est en forgeant qu'on devient forgeron

(...et en se perchant qu'on devient percheron)

Pour me faciliter la tâche, El Lapsa avait préparé une tige coupée dans une dent de râteleuse, un morceau d'acier agricole doté d'une section en "H", et en avait déjà aplani les extrémités pour créer respectivement une ébauche de pommeau et de lame.

Guidé par son expérience, j'alterne les chauffes et les coups de marteau. A mesure que je martèle, il m'explique comment tenir mon outil et placer mon ébauche sur l'enclume pour être efficace et obtenir les formes désirées, comment positionner mes bras et mon dos pour limiter la fatigue et optimiser la puissance, il prend le temps de me décrire dans quel sens la matière est repoussée par le marteau en fonction de la forme de celui-ci. J'apprends en quelques dizaines de minutes énormément de choses qu'un autodidacte met des heures et de nombreux échecs à découvrir par lui-même, comme par exemple le fait qu'en formant l'émouture, la lame aura naturellement tendance à s'enrouler vers le dos et qu'il faut anticiper cela en la courbant au préalable dans l'autre sens.

Je découvre également que le travail à la forge est une course contre la montre exigeante qui n'offre pas le loisir de se poser et de prendre les photos que l'on aimerait garder en souvenir. Il faut d'une part limiter autant que possible le nombre de chauffes, préjudiciable à la qualité de l'acier, et d'autre part profiter au maximum de la courte fenêtre pendant laquelle l'acier est ductile pour s'approcher le plus vite possible du résultat visé.

La chauffe est encore le moment idéal pour sortir l'appareil... Mais les clichés manquent objectivement de variété.

La chauffe est encore le moment idéal pour sortir l'appareil... Mais les clichés manquent objectivement de variété.

Rapidement, un nouvel arrivant se joint à nous. N'ayant pas prévu de participer aux travaux pratiques et manifestement déjà largement équipé en matière de couteaux, celui-ci agrémente l'atelier de sa conversation. Les sujets abordés sont divers et tous passionnants. Le temps passe vite et il est plus de midi lorsqu'il est enfin temps de mettre mon travail à refroidir.

A défaut d'être au plus près des cotes, on commence déjà à bien deviner la forme d'un outil.

A défaut d'être au plus près des cotes, on commence déjà à bien deviner la forme d'un outil.

Après l'effort, le réconfort

Une fois confortablement installés devant les victuailles amenées par chacun, les conversations reprennent de plus belle. Un dernier arrivant profite de l'occasion pour venir occuper la quatrième chaise, jusqu'ici laissée vacante.

Plus question de bosser pour ma pomme désormais, le temps est au partage. Chacun a d'ailleurs profité de l'occasion pour amener quelques lames (une poignée pour les uns, une valise pour les autres). On cause couteau, on se montre nos modèles favoris, on se coupe les doigts en faisant joujou avec, on fait tourner les pièces autour de la table en soulevant les mérites de tel ou tel créateur, les qualités de tel ou tel mécanisme. Une vraie réunion de gosses qui s'échangent leurs cartes Pokémon en somme.

Le déjeuner s'éternise et nous sommes contraints par le temps d'enchaîner sans transition avec le goûter jusqu'à ce que, notre hôte ne tenant plus en place, nous décidions d'un commun accord d'aller tester quelques-uns des modèles que nous avons sous la main sur le bois mort au fond du jardin.

Dans un débordement viril de lames et de testostérone, chacun se défoule sur son petit morceau de buche pour se dégourdir les articulations. Les couteaux mis à disposition sont certes conçus et optimisés pour cet usage, mais face à la valeur artistique et pécuniaire de certaines pièces, j'avoue ne pas avoir l'esprit parfaitement tranquille. Que se passerait-il si, d'un coup maladroit et à l'angle incertain, j'en arrivais à plier ou même casser une lame? Par chance, mes compagnons ne semblent pas s'en préoccuper outre mesure et démontrent avec brio que ces lames n'ont manifestement rien à craindre de nos puériles gesticulations.

Ça, c'est le genre de photo qui aurait fait flipper ma femme.

Ça, c'est le genre de photo qui aurait fait flipper ma femme.

Après avoir raisonnablement transpiré, nous rentrons préparer le feu et le diner, avant de laisser les conversations reprendre de plus belle. La maîtresse des lieux nous rejoint bientôt et la soirée se déroule comme seules les soirées savent se dérouler. Repus et éreintés, chacun s'en retourne finalement dans ses pénates, sauf votre serviteur qui campe sur place dans l'espoir de finir sa lame le lendemain.

Retour au charbon

Après une nuit régénératrice, mon hôte m'accompagne jusqu'à sa forge pour une journée en tête à tête. Le programme est chargé et notre temps compté: émoutures, traitements thermiques, finalisation... Et si il ne fait pas encore nuit, on pourra éventuellement causer étui! Je suis vraiment traité comme un coq en pâte.

Mais avant d'en arriver là, il faut commencer par le commencement. A partir de mon ébauche raisonnablement dégrossie, El Lapsa me fait dessiner le profil de ma lame pour son passage au backstand.

Voilà pour l'intention générale, on verra les détails en cours de route.

Voilà pour l'intention générale, on verra les détails en cours de route.

Me faisant suffisamment confiance pour me confier sa machine, il m'installe ensuite devant la bande abrasive, non sans avoir au préalable procédé à une courte démonstration.

J'ai profité qu'il ne voyait rien à cause de sa capuche pour lui voler ce cliché.

J'ai profité qu'il ne voyait rien à cause de sa capuche pour lui voler ce cliché.

Ici aussi, son expérience est décisive. Grâce à ses conseils et ses suggestions, je ne commets pas trop d'erreurs et lorsque cela se produit (comme par exemple un départ d'émouture raté) je révise instantanément mes options et adapte ma copie aux nouvelles circonstances... Et c'est comme ça qu'on se retrouve avec une émouture pleine par exemple.

Une fois la lame mise en forme, une rapide photo souvenir avant de l'envoyer au traitement thermique.

Il y aurait plein de critiques légitimes à formuler sur ce travail en cours... mais en vrai j'en suis content.

Il y aurait plein de critiques légitimes à formuler sur ce travail en cours... mais en vrai j'en suis content.

Pour le TTh, on ne plaisante pas! La nuance d'acier est certes inconnue et le relevé de température effectué "à la couleur", mais ça ne dispense pas pour autant de faire les choses sérieusement.

Trois normalisation, rien que ça, suivies d'une trempe en bonne et due forme, d'un revenu au four et d'un revenu sélectif au chalumeau, le tout intégralement réalisé par un bibi complètement paniqué, sous la guidance bienveillante de mon hôte.

Pour l'instant, ça chauffe à la cool. Mais dans trois minutes, il faudra tremper sans perdre une seconde.

Pour l'instant, ça chauffe à la cool. Mais dans trois minutes, il faudra tremper sans perdre une seconde.

Au cours de cette étape comme des précédentes, les conseils sont précieux et savamment dosés: chaque étape est expliquée sans prétention, El Lapsa multiplie les précautions dialectiques: "c'est mon expérience empirique", "Je procède ainsi parce que [...]", "c'est ma façon de faire, mais elle n'est pas absolue", "N'hésite pas à faire autrement si tu es plus à l'aise"... Je n'assiste pas à un cours magistral mais à un partage d'expérience en toute humilité et l'expérience est aussi agréable qu'instructive.

Je retrouve également dans la rigueur de son approche cyclique "raisonnement > expérimentation > observation" les bases de la méthode scientifique que j'applique aussi bien au travail que dans mon quotidien. Bref, j'ai l'impression d'être à la maison.

Et finalement...

Après le dernier revenu, et le temps de prendre un thé pour laisser la lame se reposer, nous attaquons les finitions.

De retour au backstand, je descend progressivement les grains pour gommer les rayures et affiner mon émouture jusqu'à former un tranchant. Pour des raisons aussi esthétiques que pratiques, je suis invité à tirer parti de la souplesse des bandes scotch-brite afin d'opérer une émouture convexe. Cette ultime passage à la gomme magique efface effectivement les derniers défauts de mon travail d'amateur, même si je dois quand même confier pour quelques minutes ma lame à la main assurée de mon formateur, qui reprend avec adresse un léger recurve à la base de mon fil et que je n'ai pas su corriger seul.

Nan parce que c'est pas tout ça mais il fait bientôt nuit!

Nan parce que c'est pas tout ça mais il fait bientôt nuit!

Lorsque nous coupons le moteur du backstand pour la dernière fois, le soleil est déjà bas sur l'horizon et il me reste encore pas mal de route à faire pour rentrer chez moi. A cet instant j'ignore également que ma femme, faute d'avoir des nouvelles de ma part depuis plus de 24h (car mon téléphone est à court de batterie), est déjà en train de m'imaginer tournant sur une broche dans un repaire de cannibales et prête à lancer une alerte enlèvement auprès de toutes les gendarmeries du département.

Incapable d'exprimer convenablement ma gratitude, je tente maladroitement de prendre congé de mon hôte, qui trouve quand même le moyen de me coller un morceau de cuir entre les pattes pour l'étui qu'il regrette de ne pas avoir eu le temps de faire avec moi, et aussi quelques plaquettes de G10 en prime pour faire des essais sur mes manches... Comme si ça ne suffisait pas de repartir avec un couteau tout beau tout neuf!

Bilan du weekend: un moment incroyable partagé en toute simplicité, une rencontre inattendue avec de belles personnes, et un souvenir de plus à mettre dans ma collection, auquel je vais devoir trouver un nom...

Or, s'agissant d'une collaboration entre les ateliers Kernico et la forge de El Lapsa, je n'ai pas trouvé mieux que le titre de cet article.

Une petite dernière pour la route?

Une petite dernière pour la route?

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