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Escapades coutelières

Voyage autour du monde à la découverte de couteaux d'ici et d'ailleurs

Fox "Radius": la double récompense

Fox "Radius": la double récompense
Dans les épisodes précédents...

Rebonjour, estimé voyageur.

Si tu te souviens bien, notre dernière étape nous avait emmenée à Maniago, petite cité qui est à l'Italie ce que Thiers est à la France, Solingen à l'Allemagne ou encore Seki au Japon, c'est à dire une charmante bourgade typique du pays où l'on mange des plats locaux et où l'on fabrique accessoirement la quasi totalité de la production coutelière nationale.

C'est donc dans la "cité des lames" transalpine où nous avons découvert l'innovant LionSteel que nous prolongerons aujourd'hui notre séjour à la rencontre de son plus féroce concurrent: Fox Knives. Car les deux entreprises, bien que voisines, se livrent un combat acharné sur la scène internationale pour déterminer laquelle sera la plus innovante, laquelle remportera le plus de prix.

Fondée en 1977 par Oreste Fratti, homme d'affaires versé dans les arcanes de la production et de la distribution industrielle, l'histoire de l'entreprise n'est peut-être pas aussi romantique que celle de sa compatriote au lion d'acier, mais elle n'en est pas moins couronnée de succès. La philosophie de son fondateur, qui est aujourd'hui encore celle de son successeur et fils Gabriele, est de tirer parti du meilleur des compétences disponibles sur le bassin industriel local, afin de maximiser le rapport qualité/coût.

Avec cette approche, Fox se place comme un véritable maître d'œuvre qui coordonne le travail de plusieurs dizaines d'entreprises voisines, chacune spécialisée dans son domaine respectif: découpe des lames, polissage et finitions, création des plaquettes, gravures laser... Tous les corps de métier y passent. Et si Fox conçoit les modèles, les assemble et procède a minima à l'affûtage final avant l'ultime contrôle qualité, chaque couteau a littéralement fait tout le tour de la ville avant d'être emballé.

En parallèle de son activité grand public, la famille Fratti a également sécurisé son business grâce à des partenariats stratégiques et fructueux, en fabriquant notamment poignards et baïonnettes pour divers corps armés et en devenant l'un des fournisseurs officiels reconnus par l'OTAN.

Forte de son succès, l'entreprise n'a cessé de sortir des sentiers battus et de multiplier les propositions originales et les collaborations avec des couteliers de renom, jusqu'à décrocher en 2018 le très convoité prix du meilleur couteau de l'année "Overall Knife of the Year" au Blade Show d'Atlanta avec le "Suru" dessiné par Jesper Voxnaes, mettant ainsi un terme au triplé de son rival LionSteel.

Et si LionSteel a pu remporter ce prix trois années de rang, Fox Knives n'avait pas d'autre choix que tenter de surpasser cette performance. C'est ainsi que l'entreprise marque un doublé en 2019 avec son "Radius" dessiné par Denis Simonutti, un jeune designer du cru, qui remporte les prix "Overall Knife of the Year" et "Imported Knife of the Year" (meilleur couteau importé), puis transforme l'essai en 2021 (l'événement de 2020 ayant été annulé pour cause de pandémie) avec le "Saturn", une nouvelle création du prodige italien qui, à l'heure où j'écris ces lignes, n'est pas encore disponible pour le grand public.

La coutellerie Fox Knives surpassera-t-elle le record établi par LionSteel (2015-2016-2017) et avant cela Zero Tolerance (2011-2012-2013) en remportant un quatrième prix consécutif en 2022? L'histoire nous le dira... En attendant, il est temps de nous intéresser au lauréat de l'année 2019.

Présentation générale

Dessiné par un Denis Simonutti alors totalement inconnu du grand public, le Radius incarne une proposition complètement nouvelle dans un secteur où les grandes marques ont plus ou moins tendance à essayer de se copier les unes, les autres.

La première nouveauté qui frappe, c'est évidemment son mécanisme d'ouverture et de verrouillage inédit (que l'on retrouvera également sur le Saturn dès sa sortie publique) baptisé "Finger Safe Lock". Mais au delà de l'évidence, de nombreux détails sortent de l'ordinaire lorsqu'il s'agit de ce couteau: l'originalité du profil de sa lame, le travail unique réalisé sur son manche, et jusqu'à son clip de poche réalisé et fixé de manière inhabituelle.

Pour le rendre accessible à la plus grande palette d'utilisateurs possibles, Fox propose ce modèle dans de nombreuses déclinaisons basées sur des combinaisons de matières plus ou moins luxueuses. Le premier modèle associe l'honorable acier N690 de Böhler à un manche en G10 au coloris noir ou vert:

Les versions du pauvre, à "seulement" 170€...
Les versions du pauvre, à "seulement" 170€...

Les versions du pauvre, à "seulement" 170€...

Tandis que les éditions limitées les plus exclusives faisaient littéralement saigner les portefeuilles avec une lame en Damacore™ et un manche en titane ou en fibre de carbone incrusté de fragments de cuivre.

...Les versions du riche, pour à peine plus de 1200€ lorsqu'elles étaient encore disponibles.
...Les versions du riche, pour à peine plus de 1200€ lorsqu'elles étaient encore disponibles.

...Les versions du riche, pour à peine plus de 1200€ lorsqu'elles étaient encore disponibles.

Et si tu te demandes ce qu'est le Damacore™ et pourquoi une personne saine d'esprit serait prête à lâcher un chèque à quatre chiffres pour ce genre d'excentricité, contentons-nous de dire que c'est un truc pour les obsédés qui ne savent pas quoi faire de leur fric. Et pour plus de détail, il s'agit de la dernière invention des métallurgiste fous et suédois de chez Damasteel: un acier laminé (âme en acier dur, flancs en acier résilient) mais dont les flancs sont eux-mêmes composés deux deux aciers différents travaillés sous forme de damas.

Le résultat compte donc pas moins de trois nuances distinctes: N11X pour le cœur, RWL34 et PMC27 damassés pour les flancs; toutes trois issues de la métallurgie des poudres et dotée de caractéristiques mécaniques capables de donner une érection à n'importe quel geek de l'acier.

Et entre, les deux, il y a les versions "luxueuses mais presque raisonnables" sur l'une desquelles j'ai jeté mon dévolu: une lame en M390 et un manche en titane ou en fibre de carbone incrusté. Disponible en finition nue ou revêtement noir, j'ai opté pour le charme naturel du métal dans sa plus simple expression.

Tu as échappé à ça!
Tu as échappé à ça!

Tu as échappé à ça!

La lame

Difficile d'être définitif quand au nom à donner au profil de cette lame, tant celle-ci joue avec les frontières des catégories existantes.

Trapue mais pas trop, ce petit morceau de métal offre un bel équilibre au regard et s'abstient de tout débordement bling-bling et de marquage excessif.

Trapue mais pas trop, ce petit morceau de métal offre un bel équilibre au regard et s'abstient de tout débordement bling-bling et de marquage excessif.

Caractéristiques techniques
Longueur 72mm
Longueur de coupe 70mm
Hauteur 26mm
Épaisseur 4mm
Épaisseur derrière le fil 0.9mm
Angle d'émouture primaire Entre 10.9° et 4.4°
Type d'émouture primaire Creuse
Matériau M390
Dureté* 60 HRC

(* données constructeur)

Plutôt courte pour un couteau de ce gabarit, cette lame à la finition satinée et au marquage minimaliste (le logo de l'entreprise côté droit, celui du designer côté gauche) offre néanmoins une longueur de coupe satisfaisante grâce à un fil qui démarre très tôt sur un casse-goutte appréciable, et profite d'un ventre légèrement dodu pour rallonger la sauce.

C'est justement le convexe de ce fil et le fait qu'il mène à une pointe située à peine plus bas que l'axe de cette lame qui fait hésiter l'observateur: est-ce vraiment un pied de mouton? Ou bien un drop-point légèrement bossu? Le travail de contre émouture réalisée sur la pointe accentue d'ailleurs ce côté "drop point" en dessinant selon l'angle de l'éclairage une ligne tendue qui renforce cette impression visuelle.

On imagine très bien la dynamique du drop point que l'on pourrait créer en retirant un peu de métal...

On imagine très bien la dynamique du drop point que l'on pourrait créer en retirant un peu de métal...

Quoi qu'il en soit, cette silhouette n'est pas sans rappeler celle du "Model 10" avec lequel j'ai une très forte affinité esthétique, tout en étant légèrement plus trapue, la faute en partie à un mécanisme d'ouverture et de verrouillage qui occupe un volume important.

Ce même mécanisme de verrouillage explique par ailleurs potentiellement l'épaisseur déraisonnable de cette lame. Nous le verrons plus en détail, la lame doit en effet accueillir un piston monté sur ressort, et le débattement de ce dernier ne peut pas se faire sans un minimum de matière pour le guider, raison pour laquelle le disque qui constitue le talon de cette lame ne fait pas moins de 4mm d'épaisseur. Mais en partant de là, rien n'empêchait au coutelier de créer un ricasso pour délimiter une lame plus fine... Il n'en a rien fait: L'émouture, sur laquelle nous reviendront dans un instant, démarre pleine balle sur le casse goutte et forme un arc de cercle jusqu'à la pointe de la lame, dont les flancs conservent leur pleine épaisseur sur pratiquement toute leur longueur.

Et donc partout là, c'est aussi épais qu'un couteau de survie...

Et donc partout là, c'est aussi épais qu'un couteau de survie...

Cette épaisseur, parfaitement superflue pour un couteau de tous les jours, nuit clairement à la capacité de coupe: si le radius pénètre très facilement dans la surface de la matière grâce à son émouture concave et malgré une quantité objectivement excessive de matière derrière le fil; il trouve vite ses limites à mesure que la coupe progresse. Et son acier premium n'y change rien.

En usage culinaire, il fait éclater les aliments durs (carottes, pomme...) au lieu de les trancher finement. Impossible également de débiter du carton sans que sa lame ne devienne un obstacle. Quand aux petits travaux de jardinage, il sera plus prompt à se coincer dans le bois que la fine feuille de métal d'un Opinel.

Par ailleurs, impossible de compter sur sa pointe pour mitiger ce phénomène. Contrairement à un ZT0562 dont l'émouture s'affine continuellement de la base jusqu'à à la pointe, l'émouture du Radius décrit un arc de cercle au dessus duquel la lame retrouve sa pleine épaisseur, ou presque.

Contrairement au ZT, l'angle d'émouture du Radius reprend de l'embonpoint en s'approchant de la pointe

Contrairement au ZT, l'angle d'émouture du Radius reprend de l'embonpoint en s'approchant de la pointe

Il en résulte une émouture qui s'affine effectivement lorsqu'on s'éloigne de la base, reprend soudain de l'épaisseur une fois dépassé la moitié de la lame, et se termine avec un angle plutôt obtus à sa pointe.

On pourrait concéder à ce dessin le fait de procurer au couteau une pointe robuste... mais le manque d'acuité de cette dernière, associée au profil délibérément "pied de mouton" de la lame, exclut d'emblée toute manœuvre destinée à percer. On ne peut donc y trouver d'autre explication qu'un choix purement esthétique aux conséquences fonctionnelles maladroites.

Enfin, ultime conséquence du choix du mécanisme d'ouverture/verrouillage: celui-ci est si encombrant qu'il empêche la base du fil d'entrer en contact avec le plan sur lequel on le pose. Cette situation ne serait évidement problématique que sur un couteau de chef, et ne constitue dans ce cas qu'une simple contrariété, mais une contrariété supplémentaire qu'il aurait été trivial d'éviter à l'utilisateur: il aurait suffit au concepteur du Radius d'abaisser simplement son fil de quelques millimètres pour remédier à la situation.

Entre le contact parfait d'un "CRKT Pilar" et le retrait imposé par le flipper du "ZT 0562", le fil du Radius semble hésiter.
Entre le contact parfait d'un "CRKT Pilar" et le retrait imposé par le flipper du "ZT 0562", le fil du Radius semble hésiter.
Entre le contact parfait d'un "CRKT Pilar" et le retrait imposé par le flipper du "ZT 0562", le fil du Radius semble hésiter.

Entre le contact parfait d'un "CRKT Pilar" et le retrait imposé par le flipper du "ZT 0562", le fil du Radius semble hésiter.

Dans le cas d'un couteau à ouverture par flipper, on comprend aisément une telle limitation et on fait le choix de s'en accommoder ou de passer à un autre mécanisme. Mais dans le cas du Radius, rien ne justifie ce compromis.

Tous ces petits détails mis bout à bout gâchent indéniablement le plaisir que l'on a à utiliser un couteau pourtant élu meilleur modèle de l'année 2019. Et c'est d'autant plus regrettable qu'avec quelques légères modifications: une lame moins épaisse, une émouture plus aigüe à sa pointe et un fil placé un poil plus bas; le Radius aurait sans aucun doute été l'outil idéal pour les petits travaux auquel son format le destine.

Le manche

Taillé dans le titane brut à l'aide de machines à commandes numérique 3D, le manche adopte un aspect futuriste qui n'est pas dénué de charme

Ramène ta fraise, la CNC!

Ramène ta fraise, la CNC!

Caractéristiques techniques
Longueur 112.5mm
Hauteur 21mm
Épaisseur 14mm
Platines Titane
Entretoise Titane anodisé finition cuivre

Il est amusant d'observer, en y regardant de près, les pistes laissées par les passages répétés de la fraiseuse à commande numérique lors de la création des contours à même le volume du métal. Une technique qui permet toutes les fantaisies et qui n'est pas sans rappeler la manière dont LionSteel crée ses manches monoblocs.

Fonctionnellement hélas, ce manche souffre lui aussi d'un défaut de conception qui incombe à la nature même de l'articulation dont est équipé le couteau: en formant un disque entre la base de la lame et la surface exploitable du manche, le "Finger Safe Lock" impose à son utilisateur une prise en main caractéristiques des couteaux à mollette ou à mécanisme rotatif:

De bas en haut: le Chignore à mollette, Le Radius, Le Buck Redpoint et le Wichard. Tous les quatre frappés du syndrome de la mollette.

De bas en haut: le Chignore à mollette, Le Radius, Le Buck Redpoint et le Wichard. Tous les quatre frappés du syndrome de la mollette.

Sur tous les modèles présentés ci-dessus, la main de l'utilisateur se trouve naturellement repoussée vers l'arrière du manche par la présence d'un imposant mécanisme circulaire impropre à la préhension.

En effet, à moins de placer son index sur ce disque encombrant et de prendre ce faisant le risque de le voir glisser en direction de la lame à la suite d'un geste accidentel, le doigt avec lequel on se cure le nez préférera de loin prendre place dans l'encoche qui semble prévue pour l'accueillir, juste derrière le susdit mécanisme. Dans le cas du Radius, cela se traduit par une prise à trois doigts seulement, l'auriculaire reposant alors sur le biseau du pommeau, nonobstant les dimensions pourtant généreuses du manche.

Peu importe la façon dont je m'y prends, aucune prise n'est idéale.
Peu importe la façon dont je m'y prends, aucune prise n'est idéale.

Peu importe la façon dont je m'y prends, aucune prise n'est idéale.

Ce recul forcé a des répercussions sur la puissance que l'on est capable de transmettre à la lame: en étant éloigné de cette dernière, il faut exercer un effet de levier plus important avec le pouce et l'annulaire pour pousser la lame au travers de la matière, là où une prise avancée permet d'appuyer directement sur le dos de la lame et dans le sens de la coupe.

Il convient toutefois de préciser que cette particularité du Radius ne se révèle que dans les cas à la marge où l'on se retrouve à devoir déployer un effort conséquent pour arriver à ses fins (situations hélas rendues plus fréquentes par le problème de l'émouture évoqué plus tôt). Dans l'immense majorité des cas, l'utilisateur lambda ne s'en rendra même pas compte: que cela soit en usage culinaire ou pour ouvrir une lettre/un colis, ce manche s'avère parfaitement confortable d'utilisation, notamment grâce à d'habiles chanfreins sur tout son pourtour, et la surface offerte par son disque permet même de pincer confortablement la base de la lame pour les travaux de précision.

On pourrait reprocher à l'entretoise d'être inutilement proéminente et pointue, mais cela ne suffit pas pour autant à ce qu'elle constitue une gêne quelconque dans les scénarios normaux d'utilisation. Quand au clip de poche, même en serrant fort le manche dans son poing, il ne s'avère jamais douloureux.

Bien intégré dans le dessin du manche, ces excroissances ne posent généralement pas de problème.

Bien intégré dans le dessin du manche, ces excroissances ne posent généralement pas de problème.

Au rayon des coquetteries, le choix du "Finger Safe Lock" libère complètement la gouttière de tout encombrant visible (ressort de liner, axe de butée...) et permet, une fois la lame dépliée, de profiter pleinement de l'espace inter-platines pour s'apercevoir, ô délicate attention, que le nom du couteau et la matière de sa lame ont été inscrits sur la face intérieure de son entretoise. Un détail subtil et plaisant qui contribue à l'élégante sobriété de la lame sans pour autant priver l'amateur de ces informations utiles.

Je ne me suis rendu compte que c'était là qu'en écrivant cet article!

Je ne me suis rendu compte que c'était là qu'en écrivant cet article!

L'articulation

Enfin on passe aux choses sérieuses, devrais-je même dire au plat de résistance! C'est tout de même en grande partie grâce à ce mécanisme inédit que Fox a séduit le public du Blade Show en 2019.

Comme toutes les inventions du monde, le "Finger Safe Lock" est un mélange amélioré de concepts existants.

L'idée même de déplier une lame en déplaçant un ergot suivant un arc de cercle n'est pas nouvelle puisque c'est le principe même de tous les systèmes d'ouverture à ergot: tandis que la lame pivote autour de son axe, cette excroissance métallique décrit nécessairement un arc de cercle.

L'idée de ramener la course de cet ergot à l'intérieur de la surface du manche au lieu de lui faire contourner ce dernier remonte, quand à elle, au début des années 2000 avec le modèle "Cuda" de la firme Camillus qui, en dépit de l'échec relatif de sa première tentative, réédita cette dernière en 2018 avec un "Mini Cuda".

Avec la rainure en arc de cercle du Mini Cuda, on commence déjà à voir arriver le Radius!

Avec la rainure en arc de cercle du Mini Cuda, on commence déjà à voir arriver le Radius!

En parallèle, dès 2012 on imagine du côté de chez CRKT un système qui verrouille une lame semi assistée et n'autorise son déploiement que lorsqu'on exerce une pression sur l'ergot de pouce. Baptisé "Fire Safe", ce mécanisme est implémenté pour la première fois sur le modèle "Ignitor", sans être renouvelé par la suite. Un coup dans l'eau pour CRKT mais une idée de plus pour alimenter l'imagination italienne.

Tiens, un ergot à pression qui bloque la lame lorsqu'elle est fermée...

Tiens, un ergot à pression qui bloque la lame lorsqu'elle est fermée...

Mais si l'idée d'utiliser l'ergot comme interface de verrouillage existait depuis le début de la décennie, le mécanisme qui y était associé était fondamentalement différent de ce qu'a fait Denis Simonetti en 2019 car l'ergot-piston en question allait in-fine appuyer sur un ressort de type liner-lock situé de l'autre côté de la lame.

Pour associer les deux concepts "ergot placé dans le manche" et "verrouillage par l'ergot", le designer a du s'inspirer d'un troisième mécanisme en vogue depuis la fin de la seconde guerre mondiale: le button lock. Avec ce système, un bouton/piston fixé au manche s'insère dans la lame pour la bloquer. Comment conjuguer cela avec les deux concepts précédents? Simple, il suffit de fixer le bouton/piston à la lame et de faire en sorte qu'il bloque le manche!

Le coup de génie du designer italien a donc été de mélanger toutes ces idées pour en faire quelque chose de complètement nouveau. Le "Finger Safe Lock" consiste donc en un ergot/bouton/piston solidaire de la lame, qui évolue le long d'une rainure en arc de cercle pratiquée dans le manche pour permettre l'ouverture et la fermeture de la lame, et qui, à chaque extrémité de sa course, va se loger grâce à l'action d'un ressort dans une cavité creusée sur la face intérieure de cette rainure afin de solidariser lame et manche en position ouverte comme fermée.

C'est ce que tente maladroitement d'illustrer le schéma suivant:

J'aimerais vous dire que c'est mon fils de 2 ans qui est à l'origine de cette représentation photoréaliste du "Finger Safe Lock", mais non, c'est bien moi qui ai dessiné cette horreur...

J'aimerais vous dire que c'est mon fils de 2 ans qui est à l'origine de cette représentation photoréaliste du "Finger Safe Lock", mais non, c'est bien moi qui ai dessiné cette horreur...

N'est pas représenté sur ce schéma: la rainure pratiquée également dans la lame, et grâce à laquelle un axe placé en travers des platines sert de butée d'ouverture et de fermeture, limitant ainsi le rôle de l'ergot-piston à un simple verrouillage de non-retour et n'imposant pas à ce dernier de supporter les contraintes mécaniques liées à l'utilisation du normale couteau.

Simple à utiliser, le Finger Safe Lock est exempt de tout jeu sur un modèle neuf ou presque et n'impose pas à la lame d'effort susceptible de la décentrer. On peut en revanche s'interroger sur sa robustesse: le débattement limité de l'ergot-piston ne crée qu'une surface de contact limité entre celui-ci et la matière du manche. Qui saurait prédire quel effort cet emboîtement est capable de supporter, ni comment ce dernier se comporte à l'usure? Ne comptez pas sur moi pour tenter l'expérience et risquer de bousiller l'un de mes couteaux les plus onéreux!

En outre, le "Finger Safe Lock" n'est pas des plus triviaux à démonter, ce qui pose d'autant plus de problèmes du point de vue de son entretien que la rainure pratiquée dans le manche constitue indéniablement un point d'entrée privilégié pour toutes les matières indésirables qui souhaitent s'y engouffrer.

Enfin, du fait même de son principe de fonctionnement, ce mécanisme est non seulement très délicat à utiliser pour les gauchers, mais ne se prête pas davantage aux ouvertures vives pour les droitiers, celles du genre que proposent bon nombre de ses concurrents (flipper, ergot traditionnel, orifice...) dotés d'une détente bien dosée. Tout au mieux peut-on libérer le verrouillage, initier le mouvement avec le pouce et le terminer d'un vif coup de poignet, ce qui a généralement pour conséquence d'engager l'ergot-piston avec une telle force dans son emplacement final qu'il devient raide à débloquer. Mais dans la majorité des cas, on se contentera plutôt d'accompagner sagement le bouton d'un bout à l'autre de sa course en le maintenant enfoncé. Dépaysant certes, mais moins récréatif qu'un bon flipper et souvent aussi un peu maladroit du fait de la difficulté de décrire un arc de cercle parfait avec le pouce.

Si ce mécanisme est donc totalement inédit et indéniablement révolutionnaire, on est cependant en droit de se poser la question de son intérêt global: une manipulation non-ambidextre, moins fluide que ses concurrents, des conséquences fâcheuses sur l'épaisseur de la lame et la géométrie du manche, une robustesse qui n'a pas encore fait ses preuves, un démontage fastidieux et un encrassage facile... Le prix des concessions semble élevé pour un bénéfice incertain.

En effet, le "Finger Safe Lock" ne résout aucune problématique qui n'ait pas déjà été adressée par l'un de ses concurrents, et cela de manière plus ludique, efficace et sans imposer de tels compromis.

Son principal avantage, revendiqué jusque dans son nom, est de ne pas placer les doigts de son utilisateur sur la trajectoire de la lame? À la bonne heure, cela fait des décennies que la concurrence a réglé la question: Benchmade avec son "Axis lock", SOG avec son "Arc Lock", Spyderco qui collectionne littéralement les brevets avec ses "Compression Lock", "Ball Bearing Lock" et autres "Bolt Action Lock"... Ce ne sont pas les propositions qui manquent pour les utilisateurs incapables de manipuler un frame lock ou un liner lock sans y laisser un doigt.

Y avait-il donc réellement un besoin pour piloter une telle innovation, si ce n'est le désir de faire quelque chose de nouveau? La question reste ouverte. Mais on est en tout cas forcé d'admettre l'indéniable capacité de la marque italienne à formuler de nouvelles propositions et à les réaliser avec une qualité de finition exemplaire. Car aussi complexe et entaché de défauts conceptuels que soit ce mécanisme, son implémentation ne souffre d'aucun reproche. Les ajustements sont parfaits, les finitions impeccables et aucun jeu disgracieux ne vient gâcher l'agrément d'utilisation.

Fox Knives mérite donc certainement son double prix, mais davantage pour la nouveauté de son concept et la qualité de sa réalisation que grâce aux bénéfices supposés que ce dernier est susceptible d'apporter à un quelconque utilisateur final.

Le port

Avec sa lame massive et son châssis en titane, le Radius n'est pas ce qu'on pourrait appeler un poids plume. Il se fait volontiers sentir dans la poche et s'il existait un critère reliant la longueur du coupe utile et le poids d'un couteau, il serait certainement très mal classé.

Cependant, les formes douces de sa lame et les chanfreins présents sur tout le pourtour de son manche en fond un compagnon confortable, qui n'agresse jamais les mains de son propriétaire lorsque celui-ci tente d'accéder au fond de sa poche tandis que le Radius attend sagement fixé à la couture.

Le clip de poche qui le maintient en place est, lui aussi, assez singulier: réalisé dans une pièce de titane usinée, il ne présente pas le ressort caractéristique de ses confrères en acier mais offre néanmoins une retenue satisfaisante grâce à la goutte aménagée à son extrémité.

C'est sûr que c'est pas ce qu'on pourrait appeler une languette.

C'est sûr que c'est pas ce qu'on pourrait appeler une languette.

Plus curieux encore, il n'est pas fixé par l'extérieur du manche mais vissé depuis la face intérieure des platines, ce qui exige pour le démonter de désassembler complètement le couteau. D'un intérêt esthétique indéniable, cette approche ne constitue pas non plus un gros souci pratique dans la mesure où le clip est de toutes façons exclusivement droitier et pointe en haut: aucune autre modalité de transport n'est en effet proposée pour ce modèle.

Du point de vue de l'acceptabilité sociale, on peut dire que le Radius met tous les atouts de son côté: en dépit d'un verrouillage légalement prohibé, le profil apaisant de sa lame limite la crainte qu'il suscite et son mécanisme original, particulièrement visuel et d'un mouvement moins vif/surprenant que celui d'un couteau automatique ou d'un bon flipper, en fait plus volontiers un sujet de conversation qu'une source d'inquiétude.

Le prix

C'est l'heure de vérité! Parce qu'entre les 160€ du modèle de base et les 1200€ des éditions limitées, il y a quand même une sacré fourchette de possibilités!

Alors combien ai-je du débourser pour ce couteau "luxueux mais presque raisonnable" que je n'ai cessé de critiquer en dépit du fait que je lui porte une affection indéniable? Accroche-toi à ton slip, cher lecteur, car ce petit bijou de poche coûte quand même entre 350€ et 400€ selon les revendeurs.

Acier premium, titane, design original, mécanisme inédit... Ce tarif n'est pas surprenant lorsqu'on regarde ce que fait la concurrence et que l'on constate la qualité indéniable du travail réalisé par l'armée de sous-traitants et de titulaires qui ont œuvré pour en arriver à ce résultat.

Est-ce un prix acceptable pour autant, compte tenu des nombreux défauts fonctionnels inhérents à sa conception? Clairement non. Pour tenter de survivre en forêt, pour couper le saucisson à l'apéro ou pour ouvrir ses colis, il existe indéniablement de meilleurs outils à des tarifs beaucoup plus attractifs.

Pour un collectionneur féru de belle mécanique et de designs originaux, en revanche, c'est probablement un sacrifice acceptable. La preuve en est que je ne regrette pas le moins du monde cette acquisition et que le Radius fait même partie, grâce à ses lignes dépaysantes mais équilibrées et sa qualité de réalisation, de la poignée d'élus qui ont une place de premier choix dans ma vitrine, aux côtés des "Model 10" dessinés par Les Voorhies et des autres couteaux auxquels j'accorde une grande valeur sentimentale ou pécuniaire.

Oui, il coûte cher. Oui, il est peu pratique à utiliser. Mais n'est-ce pas là le propre des produits de luxe italiens? Pensez aux Ferrari qui ne peuvent même pas passer sur un ralentisseur ou se garer sur une place de parking ordinaire. Cela rend-il ces voitures moins désirables pour autant? Non, car il y a toujours ces notions d'exclusivité et de qualité qui nous font rêver d'en posséder une (surtout si on n'en a pas les moyens). De ce point de vue, le Radius est sans conteste l'une des Ferrari de la coutellerie industrielle.

Conclusion

Voilà, c'est fait, j'ai critiqué sous toutes les coutures le meilleur couteau de l'année 2019! Cela signifie-t-il que je ne le trouve pas digne d'un tel titre? Bien sûr que si. Le Radius est réellement un couteau d'exception qui mérite l'engouement qu'il a suscité. Ce n'est pas un "bon couteau" au sens pratique du terme, mais c'est une magnifique réalisation technique et esthétique. Une véritable expression artistique. En outre, le prix qu'il a reçu récompense également l'entreprise qui en est à l'origine et sa volonté constante d'élever la qualité et l'originalité de l'offre coutelière, une démarche qui mérite largement d'être encouragé.

Le Radius a des défauts, c'est évident. Mais il a aussi le mérite de prouver que cela vaut la peine d'innover. Peut être même qu'il ouvrira la route à son tour à de nouvelles innovations, qui cette fois nous apporteront le couteau parfait.

Pour la prochaine étape de notre voyage, nous partirons à la rencontre d'un designer. Le fameux Jesper Voxnaes à qui Fox Knives doit son premier titre en 2018. Collaborateur de longue date avec d'autres marques tout aussi prestigieuses, il est à l'origine de plusieurs des modèles de ma collection. Nous nous intéresserons plus particulièrement à l'un d'entre eux.

Je t'invite donc à me suivre au prochain épisode.

D'ici là, passe une bonne journée et... passe une bonne journée.

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